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IbogaineL'ibogaïne en psychothérapie; la psychanalyse selon Naranjo
Les adeptes du Bwiti l'avaient bien compris avant nous, mais il faut
dire qu'en 1969, C. NARANJO ne connaissait pas le Bwiti. Claudio NARANJO
est un médecin psychothérapeute chilien qui publia, alors
qu'il était en stage à l'Institute of Personality and Research,
University of California, Berkeley, en 1969, un remarquable rapport intitulé
"Psychothérapeutic Possibilities of new fantasy-enhancing
Drugs, " dans Clinical Toxicology (C. Naranjo, 1969).41 Naranjo,
dans ce rapport, traite de l'action thérapeutique à doses
dites subtoxiques, de deux alcaloïdes, l'harmaline et l'ibogaïne.
C'est en 1969 que C. NARANJO écrivit : "Le manque d'étude
systématique de ces drogues (l'harmaline et l'ibogaïne) fit
que du simple point de vue de la chimiothérapie, elles furent considérées
comme toxiques à une certaine dose. Or ce sont les phénomènes
d'intoxication de l'harmaline et de l'ibogaïne qui présentent
le plus grand intérêt du point de vue de l'exploration psychologique
et de la psychothérapie." L'harmaline, a été
isolée en 1841 par GBEL,22 des graines d'une Malpighiacée,
Peganum harmala. Elle a également été extraite d'une
autre Malpighiacée sud-américaine, Banisteriopsis caapi
ou yagé. L'écorce de yagé est le principal ingrédient
de la boisson utilisée par les Indiens de la région des
sources de l'Amazone, en connexion avec certains rites et procédés
de divination, et, il est connu, d'après des recherches faites
à l'Université du Chili, que cette drogue fut le centre
de la culture de différentes tribus indiennes dès le paléolithique.
Les effets de l'harmaline et de l'ibogaïne sont pratiquement uniques
parmi les drogues psychoactives. Le meilleur terme pour décrire
ces effets est celui de William TURNER, spécialiste du yagé,
d'onirophrénie, pour désigner les états, induits
par les drogues, qui diffèrent des états psychomimétiques
par l'absence de tout symptôme psychotique et, cependant, partagent,
avec l'expérience psychotique ou psychomimétique, la prééminence
d'un processus primaire de pensée. L'harmaline et l'ibogaïne
sont caractérisés, dans leurs effets psychologiques, par
un état tel, qu'il s'agit d'un phénomène de rêve
sans perte de conscience ni de changement dans la perception de l'environnement,
ni d'illusions ou d'altération formelle de la pensée et
sans dépersonnalisation. En bref, l'on peut parler d'une exaltation
des fantasmes, remarquable en ce sens qu'elle n'interfère pas sur
l'ego. De tels fantasmes ressemblent plus à des visions réelles
qu'à d'ordinaires rêves quotidiens. Dans une étude
sur les effets psychologiques de l'harmaline, menée au Chili en
1963-64, avec d'autres médecins chiliens et des thérapeutes
traditionnels indiens, NARANJO note qu'un des aspects les plus remarquables
du fantasme est sa grande constance. Ces thèmes ou images évoqués
sont en majeure partie des archétypes, tels que JUNG les a définis,
qui sont des souvenirs anciens, généralement communs à
tous les humains et enfouis dans leur mémoire collective. Citons
VOLTAIRE : "Le monde, suivantt Platon, était composé
d' idées archétypes qui demeuraient toujours au fond du
cerveau." NARANJO distingue deux sortes d'archétypes : -Le
style mythique semblable au rêve d'un trésor perdu, d'un
bon vieillard, d'une femme idéale, d'une sainte, d'une communauté
idéale et de diverses pensées dites nobles etc. -Le style
instinctif tel qu'il peut être dans un fantasme avec agression,
sexe, scènes sanglantes de toute sorte, inceste ou autre. Ces séquences
de rêve éveillé sont, en leur spontanéité,
plus extrêmes que toute autre rapportée par les patients
sur leurs rêves habituels et ne ressemblent pas aux visions sous
mescaline ou LSD. En fait, les effets des deux types de drogues semblent
se situer en opposition polaire, ceux des hallucinogènes communs
étant un domaine élevé et angélique de sensations
esthétiques, de manque d'union avec toute chose, alors que le domaine
des onirophréniques est celui du monde souterrain de FREUD d'impulsion
animale et de régression. Naranjo donne quelques exemples de sujets
traités avec succès avec de l'harmaline à des doses
de 4-5 mg/Kg par voie orale (environ 300mg). Sur l'ibogaïne, NARANJO
dit qu'il en sait moins que sur l'harmaline au sujet de l'utilisation
de l'iboga par les gabonais et les congolais. Il ignore le Bwiti et ne
connaît apparemment pas la structure de l'ibogaïne. Il sait
que la drogue a été utilisée en pharmacopée
européenne pour ses vertus défatigantes à faible
dose, ce qui d'après lui est dû au fait qu'il s'agit d'un
IMAO. Comme pour l'harmaline, NARANJO utilise l'ibogaïne aux doses
de 4 à 5 mg/kg par voie orale et le quart en IV, et décrit
des réactions subjectives durant environ 6 heures. Comparés
aux effets de l'harmaline, ceux de l'ibogaïne apparaissent moins
exotiques. Bien que les contenus archétypiques soient communs -
les visions d'animaux étant fréquentes - la qualité
du fantasme est, en général, plus personnelle, concernant
le sujet lui-même, ses parents et d'autres personnes significatives.
En même temps, le fantasme évoqué par l'ibogaïne
est plus facile à manipuler par les sujets, sur leur propre initiative
ou celle du psychothérapeute, si bien que, plus souvent qu'avec
d'autres drogues, ils peuvent s'arrêter pour contempler une scène,
revenir en arrière, explorer une alternative dans une séquence
donnée, faire revivre une scène précédente
etc. Cette facilité avec laquelle les événements
d'un traitement avec l'ibogaïne peuvent être manipulés
et le fait que l'expérience peut être dirigée dans
le domaine désiré est probablement une des raisons du succès
observé par de nombreux psychothérapeutes utilisant cette
drogue. NARANJO a été beaucoup plus impressionné
par les effets obtenus dans une séance "ibogaïne"
qu'avec ceux observés avec n'importe quelle autre drogue. Un exemple
montre bien la facilité avec laquelle le psychothérapeute
est à même de diriger son analyse : Il s'agit d'un jeune
psychotique qui, traité par l'ibogaïne, décide de s'allonger
et de fermer les yeux, peu après avoir ressenti les effets de la
drogue : -"Il voit d'abord la figure de son père, en face
de lui comme dans un jeu, avec un sourire contenu. Son commentaire, à
ce point, est que son père lui apparaît comme un jeune garçon.
C'était comme quelqu'un de non familier, mais cependant familier,
quelque chose que le patient aurait oublié depuis de nombreuses
années. Soudain, la figure de son père change, dans une
contraction rageuse. La scène évolue et le patient voit
une femme nue, cachant sa figure derrière son bras et ayant peur.
Tout près, il voit son père, nu lui aussi, se jetant sur
la femme dans une attaque sexuelle. Il ressent une rage contrôlée
chez la femme qu'il identifie maintenant à sa mère."
A cet instant, NARANJO demande au sujet de faire parler son père
et sa mère entre eux, avec l'intention d'éloigner le contenu
latent de ces images : -"Que dit-elle?"; -"Go away";
-"Que ressent-il?". Il ne peut imaginer cela. -"Je reste
perplexe," suggère-t-il. NARANJO choisit alors une autre direction
pour rendre les sensations éprouvées par le sujet plus conscientes
et explicites. -"Soyez maintenant votre père. Devenez lui,
au mieux de vos possibilités dramatiques et écoutez ce qu'elle
vous dit." Alors, personnalisant son père, le patient tombe,
non pas dans la perplexité, mais dans une grande tristesse, souffrant
et rejetant son angoisse. Peu après cet épisode, il s'opéra
un changement drastique dans la vue que le sujet avait de ses parents,
et, en conséquence, dans les sentiments qu'il leur portait. Le
jour suivantt, il commenta que, seulement maintenant, il savait combien
il s'était identifié à sa mère, regardant
les choses avec les yeux de celle-ci, blâmant son père et
plus que cela, un homme, ce qui avait interféré avec ses
propres revendications masculines. Contrastant avec son habituelle idéalisation
de sa mère dans un total amour et la perception de son père
comme une brute égoïste, il eut alors le sentiment de les
connaître tels qu'ils sont. Il écrivit : "j'ai vu ma
mère comme une personne dure, sans affection ni peur et je ne regarde
plus mon père comme un être insensible qui l'avait heurtée
dans ses affaires d'amour, mais comme quelqu'un qui désire ouvrir
la porte de son amour sans y parvenir. Maintenant, je suis plein de compassion
pour ma mère." Comparé à la qualité dramatique
des expériences psychédéliques, cet épisode
peut apparaître insignifiant ou trivial et cependant, il fut la
clef d'un changement radical dans les attitudes du jeune patient. Cela
peut être dit des expériences avec l'ibogaïne en général,
lorsque l'on compare ses effets avec ceux du L.S.D. Le type de contact
qui est concerné par le matériel inconscient est ici, symbolique
(plutôt qu'affectant la forme d'une émotion flottant librement
comme avec le L.S.D.) et peut dorénavant être assimilé
sous la forme de signes durables. De tels signes arrivent, en général,
quand un fantasme ou une hypothèse qui étaient inconscients
se révèlent conscients avec une clarté telle que
le moi d'une personne mature ne peut que s'apercevoir de son ancienne
erreur profondément enracinée. Pour conclure, NARANJO écrit
: -"Je ne voudrais pas donner l'impression que je regarde l'ibogaïne
comme une panacée psychiatrique qui apporte les changements par
elle-même. Je crois que de nombreuses drogues peuvent être
utilisées en vue d'une exploration psychologique, mais que ces
drogues ne peuvent être qu'un instrument. Je doute qu'il y ait quelque
chose qui puisse être achevé par une drogue, qu'il ne soit
possible de faire sans elle. Cependant les drogues peuvent être
des catalyseurs psychologiques permettant de comprimer un procédé
psychothérapique fort long en un temps plus court et en modifier
le pronostic. Si l'ibogaïne ne peut pas ouvrir une porte par elle-même,
elle peut être considérée comme l'huile de ses gonds."
Au moment de la publication de son important rapport sur les drogues exaltant
les fantasmes, en Juin 1969, C. NARANJO, allié à un français,
D.P.M. BOCHER, obtenait un brevet spécial de médicament
en France suite à une demande faite le 31 Janvier 1968 et délivré
le 31 Juillet 1969 concernant un "Nouveau médicament agissant
au niveau du système nerveux central, utilisable dans les traitements
psychothérapiques et comme antidrogue" (D.P. Bocher,.C. Naranjo,
1969).5 Le médicament était composé des alcaloïdes
totaux des racines de Tabernanthe iboga, associé à une amphétamine
dans une proportion variant en fonction du comportement du patient. Parmi
les 50 cas étudiés en psychiatrie, NARANJO en décrit
4 à l'appui de sa demande concernant un "médicament
atoxique qui clarifie les idées et permet une introspection très
poussée en conservant au malade le caractère émotionnel
indispensable à la stimulation de la pensée et de l'imagination."
Cependant, à la même époque, à la suite des
Résolutions de l'Assemblée Mondiale de la Santé de
Mai 1967 et Mai 1968, le Gouvernement Fédéral américain
classait l'ibogaïne dans F.D.A., parmi les substances analogues aux
lysergides et à certains stimulants du S.N.C. -"Considérant
que, dans l'intérêt de la Santé Publique, il convient
d'appliquer certaines des dispositions réglementaires relatives
à la fabrication, au transport, à la détention, à
la vente et à la mise en vente, à la délivrance et
à l'acquisition à titre onéreux ou à titre
gratuit des substances soporifiques et stupéfiantes, à certaines
substances et préparations susceptibles d'engendrer une pharmacodépendance
ou de porter atteinte à la santé de l'homme." Ce règlement
est applicable aux substances suivantes, à leurs isomères,
sauf exception expresse, à leurs sels, éthers et esters,
ainsi qu'aux sels de ces éthers et esters dans tous les cas où
ces sels peuvent exister. La liste de ces substances comprend: les amphétamines,
l'ibogaïne, les composés et dérivés de l'acide
lysergique, les amides des acides lysergiques et autres dérivés,
le peyotl et la mescaline (l'harmaline n'est pas citée), les champignons
hallucinogènes, la psilocybine et les dérivés de
la diméthyl-tryptamine, 4-OH-DMT et 5-OH-DMT. Nous reviendrons
plus tard sur ce décret qui fut applicable dès 1970 dans
plusieurs pays d'Europe, la France et la Belgique en particulier. Toujours
est-il qu'en France et en Belgique on n'entendit plus parler de l'ibogaïne
et que la vente du Lambarène y fut interdite. |
Pharmacodynamie et applications therapeutiques Primal Feelings Newsletter 1995-96 |
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