Ibogaine
(France, Centre National de la Recherche Scientifique)
PHARMACODYNAMIE ET APPLICATIONS THERAPEUTIQUES DE L'IBOGA ET DE L'IBOGAINE
Robert GOUTAREL, Directeur de Recherche Honoraire au C.N.R.S.;
Otto GOLLNHOFER,ethnologue, C.N.R.S.
Roger SILLANS, ethnologue, C.N.R.S.
Le Tabernanthe iboga H. Bn. est une apocynacée arbustive d'Afrique
équatoriale dont les racines sont utilisées, au Gabon, à
faibles doses comme stimulant et à hautes doses pendant la cérémonie
d'admission à la société initiatique gabonnaise du
Bwiti. Quatre périodes sont décrites: les trois premières
sont relatives aux études pharmacodynamiques conduites en France
(1864-1905 et 1940-1970) puis aux Etats-Unis, essentiellement, les travaux
de Ciba (1950-1970). La faible toxicité aiguë et chronique
de l'ibogaïne est établie (Dahir, 1971). L'ibogaïne inhibe
l'oxydation de la sérétonine et catalyse celle des catécholamines
par une MAO (monoamine oxydase), la cæruloplasmine (Barrass et Coult,
1972). L'ibogaïne est une sorte d'hallucinogène à hautes
doses (onirophrénique).
La période actuelle commence vers 1960 et couvre les applications
de l'ibogaïne en psychothérapie et en psychanalyse selon Naranjo
(1969), et dans la lutte contre la dépendance aux drogues selon
Howard S. Lotsof. Le rôle de l'iboga dans les cérémonies
d'initiation au Bwiti ont été étudiées par
des ethnologues au Gabon. L'intoxication par l'iboga est caractérisées
par quatre phases. Les trois premières sont essentiellement freudiennes
tandis que la quatrième reflète l'inconscient collectif
de la tribu et a quelques similitudes avec l'expérience de la mort
prochaine (NDE). La méthode de Naranjo atteint seulement l'étape
freudienne, tandis que celle de de H.S. Lotsof atteint un stade comparable
à la quatrième phase (NDE).
En se référant à une récente évidence
"neuroscientifique" concernant le mode d'action de l'ibogaïne,
le "National Institute of Drug Abuse" (NIDA) a ajouté
l'ibogaïne à la liste des drogues dont l'activité,
dans le traitement de la dépendance aux stupéfiants, doit
être examinée. L'ibogaïne bloque la stimulation de la
dopamine mésolimbique et striatale, induite par la morphine et
par la cocaïne, et réduit la self-administration intraveineuse
de morphine chez le rat.
Note sur la structure de l'ibogaïne
Les investigations chimiques dans le but d'établir la structure
de l'ibogaïne ont été entreprise par deux groupes de
chercheurs: un groupe suisse dirigé par le Professeur E. Schlitter
(Organische chemische Anstalt der Universität, Basel) et un groupe
franco-suisse comprenant le Professeur V. Prelog, prix Nobel de Chimie
(Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich), le Professeur
M.M. Janot (Faculté de Pharmacie, Paris) et R. Goutarel.
La découverte de l'ibogamine, un alcaloïde non-oxygéné,
structure de base des autres alcaloïdes de l'iboga, a été
publiée, conjointement, par C.A. Burckhardt, R. Goutarel, M.M.
Janot et E. Schlitter (Helv. Chim. Acta, 35, 1952, p. 642).8
En utilisant la fusion alcaline de l'ibogaïne, le groupe de Schlitter
a isolé le 1, 2-diméthyl-3-éthyl-5-hydroxyindole
(E. Schlitter, C.A. Burckhardt, E. Gellert, Die Kalischmelze des Alkaloides
Ibogain, Helv. Chim. Acta, 36, 1953, p. 1337)53, tandis que le groupe
franco-suisse (Structure de l'bogaine, R. Goutarel, M.M. Janot, F. Mathys
et V. Prelog, C. R. Acad. Sci., 237, 1953, p. 1718)28 caractérisait
la 3-méthyl-5-éthylpyridine.
La combinaison de ces résultats a conduit R. Goutarel à
proposer, en 1954,27 une formule 1A qui incluait tous les éléments
de la structure de l'ibogaïne; la structure définitive devait
nécessairement comprendre un cinquième cycle formé
par une liaison entre C-17 ou un atome de carbone de la chaîne éthyle
et un autre carbone de la molécule (plus probablement C-16).
La formule définitive, 1B, a été établie
par W.I. Taylor (M. Bartlett et al. , 1958)3 dans laquelle l'ibogaïne
posséde une chaîne éthyle, selon l'étude des
produits de deshydrogénation séléniée de cet
alcaloïde.
W.I. Taylor appartint au groupe franco-suisse avant de rejoindre l'équipe
du Professeur Schlitter dans les laboratoires Ciba-Geigy à Summit,
New-Jersey et a contribué, en particulier, à l'étude
de la cinchonamine et de la quinamine (R. Goutarel, V. Prelog and W.I.
Taylor, Helv. Chim. Acta, 33, 1950, p. 150, 164).29
"La Recherche Clinique, celle qui porte directement sur l'Homme
malade, sera porteuse de grands espoirs."
Philippe LAZAR, Directeur général de L'INSERM (Institut
National de la Santé et de la Recherche Médicale,Madame
Figaro, n° 14110, 88, (1990).
Historique (1864-1905)
Les recherches pharmacodynamiques et cliniques sur l'iboga et l'ibogaïne
peuvent être divisées en quatre périodes.
Henri BAILLON ,qui créa le genre Tabernanthe H. Bn, au Museum,
en 1889, et décrivit sous le nom de Tabernanthe iboga H. Bn, l'échantillon*
rapporté du Gabon par le Dr. GRIFFON DU BELLAY, chirurgien de la
Marine, écrit: "La racine de cette plante est la partie que
les Gabonais mangent. Ils la disent enivrante, aphrodisiaque et, avec
elle, ils prétendent qu'ils n'éprouvent aucun besoin de
sommeil".1
Cependant, dès 1885, le père Henri NEU avait écrit
dans un manuscrit "Le Gabon" (Neu, 1885) 45:
-"La plupart des Européens (vivant au Gabon) ont entendu
parler de cette plante, employée dans les cérémonies
du fétichisme. Les indigènes se servent de la racine d'iboga,
râpée et infusée, comme d'un philtre puissant qui
fait découvrir les choses cachées et prévoir l'avenir.
Celui qui en boit, sombre dans un sommeil profond, pendant lequel il est
obsédé de rêves continuels, qu'à son réveil,
il prend pour des réalités"...
C'est en 1901 que DYBOWSKY et LANDRIN (1901)19 isolent des racines d'Iboga
un alcaloïde cristallisé qu'ils nomment ibogaïne.
Applications thérapeutiques
La première étape des études pharmacodynamiques
commence donc en 1901, avec PHISALIX (1901)46qui montre que chez le chien,
cet alcaloïde agit principalement sur le SNC, et provoque une ivresse
rappelant l'ivresse alcoolique, ce qui sera contredit plus tard.
Cette époque est caractérisée par les travaux des
pharmacologues français, LAMBERT, 1901,32 1902,33 HECKEL, 190130
et POUCHET, 190547.
Le résultat fut que l'ibogaïne, utilisée en clinique,
fut recommandée comme un stimulant, dans les cas d'atonie cardiaque
et de neurasthénie, par POUCHET et CHEVALIER (1905)46.
Cette période se termine en 1905, par la thèse en médecine,
"De l'Iboga et de l'ibogaïne" (de Clomesnil,1905),9 soutenue
à Paris par Mme de CLOSMENIL, fille de LANDRIN, qui préconise
l'utilisation du chlorhydrate d'ibogaïne, aux doses de 10 à
30 mg par jour, dans la convalescence, la neurasthénie et l'asthénie.
Ce sont donc les propriétés "défatigantes"
de l'ibogaïne qui ont surtout retenu l'attention des chercheurs à
cette époque et il faudra attendre près de 40 ans pour que
l'étude de cet alcaloïde soit reprise.
Etudes Pharmacodynamiques (1939-1950)
En 1941, RAYMOND-HAMET51 publie une Note intitulée :"L'Iboga,
drogue défatigante mal connue," dans laquelle il montre que
l'ibogaïne augmente la sensibilité de l'animal à l'égard
de l'adrénaline et met l'organisme en état d'hypersympathicotonie,
ce qu'il appellera plus tard un "sympathicosthénique,"
à l'opposé des yohimbines qui sont pour lui des "sympathicolytiques."
A la même époque DELOURME-HOUDE prépare une thèse
de Doctorat en Pharmacie remarquable, qui sera soutenue après la
guerre, en 1944. Dans cette thèse, il discute des problèmes
de l'iboga, en botanique, chimie, pharmacodynamie. Il isole un nouvel
alcaloïde qu'il nomme tabernanthine (Delourme-Houdé, 1944)14
(R1=H, R2=OMe).
DELOURME-HOUDE a déterminé la toxicité de l'ibogaïne
chez le cobaye dont la DL50 par voie intrapéritoneale est évaluée
à 82 mg/kg.
RAYMOND-HAMET avait, en 1941, montré l'activité sympathicosthénique
de l'ibogaïne, puis, que cet alcaloïde supprime les effets hypertenseurs
produits par l'occlusion des carotides, qu'il augmente l'hypertension
produite par la tyramine, et mit en évidence son action propre
hypotensive, confirmée par Melle SERO (1944).58 Il montre que l'ibogaïne
agit comme un véritable antagoniste des substances sympatholytiques
(Raymond-Hamet, 1939-1946).50
VINCENT et Melle SERO, de Montpellier, démontrent l'action inhibitrice
de l'iboga sur la cholinestérase du sérum (D. Vincent et
I. Sero, 1942).60
Auparavant, en 1939, WURMAN (1939)61 avait publié une thèse
de Doctorat en médecine, à Paris, intitulée "Contribution
à l'étude expérimentale et thérapeutique d'un
extrait de T. manii (syn. T. subsessilis), d'origine gabonaise.
Cet extrait devait renfermer environ 6 % d'alcaloïdes totaux dont
4 % d'ibogaïne d'après les dosages de RAYMOND-HAMET.
D'après WURMAN,61 cet extrait stimule l'hématopoïèse
chez la souris et a une action hypotensive.
Applications thérapeutiques: Lambarène (1939-1970)
C'est à cette époque, en 1939, qu'apparut sur le marché
francais une spécialité pharmaceutique, le Lambarène,
en l'honneur du Dr SCHWEITZER, à base d'un extrait sec de racines
de Tabernanthe manii, dosé à 0,20 g d'extrait par comprimé
(soit env. 8 mg d'ibogaïne) dont l'action thérapeutique est
celle d'un "stimulant neuro-musculaire, excitant les combustions
cellulaires et effaçant la fatigue, indiqué en cas de dépression,
asthénie, convalescence, maladies infectieuses, effort physique
ou intellectuel anormal à fournir par un sujet sain. 2 à
4 comprimés par jour. Action rapide et prolongée non suivie
de dépression. Peut être administré aux hypertendus."
Le fait qu'il fut recommandé en cas d'effort physique ou intellectuel
à fournir par un sujet sain, intéressa rapidement les sportifs
d'après-guerre (Paris-Strasbourg à la marche, alpinisme,
cyclisme, cross, etc.).
Haroun TAZIEFF, célèbre géologue et vulcanologue
français, directeur honoraire au CNRS, décrit ainsi l'expérience
qu'il fit du Lambarène dans son livre: "Le gouffre de la Pierre
St-Martin" (Arnaud Ed).
-"Vas-y, me dit André (médecin de l'expédition)
ça te donnera des forces. Et avale aussi ceci, ajouta-t-il en me
tendant un comprimé.
-Crois-tu qu'il faille déjà en prendre ? ne vaudrait-il
pas mieux réserver ça pour les coups de pompe ?"
C'était du Lambarène, un excitant, un "dopant"
qui devait nous permettre de trouver dans nos corps épuisés
la force nécessaire.
-Non, vas-y, il faut prévenir les coups de pompe. Nous en prendrons
d'autre tout-à-l'heure, régulièrement...
Nous avions avalé, à l'instant, notre troisième
comprimé de Lambarène, et un effet tonique se faisait sentir.
Je me hâtais, dopé au Lambarène, sautant d'un bloc
à l'autre avec une agilité retrouvée...
Je commençais, malgré le Lambarène, à ressentir
durement la fatigue, j'avais de la peine à escalader les blocs
énormes qu'il fallait redescendre ensuite aussitôt, pour
attaquer le suivant, des crampes insidieuses rampaient dans la partie
antérieure des cuisses. Pourvu qu'elles n'augmentent pas...
Je pris un nouveau Lambarène. Pendant qu'André escaladait
l'échelle, je me massais les jambes. En dix minutes, tout était
en ordre et je montais à mon tour sans difficulté...
Malgré le Lambarène que je venais d'avaler, je ne me sentais
pas loquace du tout. Le temps coulait. L'eau aussi. Une heure passa, l'effet
du Lambarène aussi...
Et, cette ultime journée, cette course effrénée
à la découverte, ces six heures de descentes et de grimpées,
à coups de Lambarène, cette journée ajoutée
aux autres, terrible...
Seul, l'excitant nous avait permis de tenir. L'effet du dernier comprimé
passé, n'en ayant pas d'autres, je ne fus qu'un lamentable paquet
de viande misérablement pendu au bout d'un fil."
Le Lambarène disparut du marché vers 1966 et la vente de
l'ibogaïne fut interdite.
Depuis 1989, cet alcaloïde fait partir des produits dopants interdits
par le CIO, l'Union internationale du cyclisme et le Secrétariat
d'Etat de la Jeunesse et des Sports.
Etudes Pharmacodynamiques (1939s-1950s)
La 3ème période se situe à l'époque de la
découverte, en 1952, de la réserpine dans les Rauwolfias
par SCHLITLER (J.M. Mueller, E. Schlitter, H.J. Bein, 1952)43 qui suscita
un nouvel intérêt pour les plantes à alcaloïdes
indoliques.
Les chimistes français se sont distingués dans ce domaine,
en découvrant de nouveaux alcaloïdes indoliques, et en établissant
leurs structures, mais je dois dire que les nouvelles recherches sur la
pharmacodynamie de l'iboga furent surtout le fait de pharmacologues étrangers.
On trouvera un exposé de ces travaux dans la thèse de PhD,
soutenue par DHAHIR (1971)16, et dans un article de J. DELOURME-HOUDE
paru en 1977 dans Fitoterapia. (Gaignault, 1977) 21
La structure de l'ibogaïne en fait un dérivé de la
sérotonine et une indoloazépine.26 C'est cette comparaison
avec la sérotonine qui fait l'objet principal de la thèse
de DHAHIR (1971).16
Dans sa thèse de PhD, au département de Pharmacologie et
Toxicologie de l'Université d'Indiana en 1971,16 Dhahir a établi
les toxicités aiguë et chronique de l'ibogaine
La DL50 intragastrique chez le Rat est de 327 mg/kg.
La DL50 intrapéritonéale chez le Rat est de 145 mg/kg.
La souris et le cobaye sont plus sensibles que le rat. La toxicité
n'est pas altérée par ingestion de 1 g/kg d'éthanol.
L'alcool fait disparaître le tremblement de l'animal ce qui est
dû à son rôle dépresseur vis-à-vis du
SNC, annulant les effets stimulants de l'ibogaïne.
L'ivresse du chien signalée en 1901 par PHISALIX n'est donc pas
comparable à une ivresse alcoolique.
Des quantités d'alcool plus importantes (2 g/kg) augmentent légèrement
la toxicité de l'ibogaïne.
Le sulfate d'atropine, aux doses de 1 à 2 mg/kg, ne change pas
la toxicité de l'ibogaïne, mais fait disparaître l'ataxie,
les tremblements et la plupart des signes externes d'intoxication.
L'étude de la toxicité chronique montre, qu'administrée,
pendant 30 jours, à une dose de 10 mg/kg en IP, l'ibogaïne
n'a causé aucun dommage au foie, aux reins, au cœur et au
cerveau.
L'administration de 40 mg/kg pendant 12 jours à 10 rats ne produit
aucun dommage pathologique au foie et aux reins.
Ceci contraste avec la toxicité de la sérotonine, qui à
des doses 4 fois moindres, produit de sérieux dommages aux reins:
dilatation et dégénerescence tubulaires et présence
d'éosinophiles.
L'ibogaïne apparaît donc comme un alcaloïde peu toxique,
en particulier par voie orale, avec un large éventail thérapeutique,
allant de 10 à 50 mg, comme antidépresseur sur l'homme et,
nous le verrons plus tard, de 300 mg à 1 g, en ce qui concerne
l'action onirique, les doses toxiques étant voisines de celles
de l'aspirine et de la quinine.
SCHNEIDER et REINEHART (1957)54 analysent l'effet cardiovasculaire du
chlorhydrate d'ibogaïne sur le chien et le chat, et montrent, qu'aux
doses de 2 à 5 mg/kg, l'ibogaïne exerce des effets chronotrope
et inotrope négatifs.
Le ralentissement du débit cardiaque est responsable de la chute
de la tension. Ces effets sont annulés par l'atropine.
GERSHON et LANG (1962)22 suggèrent que le changement dans l'électrocardiogramme
du chien conscient, indique que l'ibogaïne accentue l'arythmie sinusale
et potentialise les effets du vague. Ils confirment ce qu'avait indiqué
RAYMOND-HAMET: l'ibogaïne potentialise l'hypertension provoquée
par l'adrénaline et la nor-adrénaline.
Ils font remarquer que l'activité chronotrope négative
des alcaloïdes indoliques est augmentée par introduction d'un
groupe méthoxyle sur le noyau indolique.
ZETLER et LESSAU (1972)62 synthétisent deux azépino-indoles
et les comparent à 4 alcaloïdes indoliques. Ces composés
ont des effets directs et non cholinergiques à actions chronotrope
et inotrope négatives.
Des études neuropharmacologiques sont entreprises par SCHNEIDER
et SIGG (1957)55 utilisant le cerveau isolé et l'encéphale
isolé du chat, ainsi que des chats et des chiens curarisés.
L'électro-encéphalogramme montre un syndrome d'éveil
typique lorsque 2 à 5 mg/kg de Chlorhydrate d'ibogaïne sont
donnés en IV. Ils suggèrent que le point d'attaque de l'ibogaïne
doit être dans la formation réticulée ascendante.
Le prétraitement par l'atropine (2mg/kg) bloque cet effet éveillant
de l'ibogaïne. Il n'y a aucun effet sur la transmission neuromusculaire.
De nombreux chercheurs s'intéressent à la trémulation
provoquée par certains alcaloïdes indoliques, l'ibogaïne
en particulier. Ce tremblement est d'origine centrale et est supprimé
par l'atropine.
D'autre part, SCHNEIDER explique l'effet potentialisateur de l'ibogaïne
sur la morphine par son action inhibitrice de la cholinesterase (1956).56
Enfin, en 1972, dans une étude sur les effets de quelques drogues
ayant une activité sur le SNC, capables d'interagir avec la cæruloplasmine,
BARRAS et COULT (1972)2 indiquent qu'à une concentration égale
à celle du substrat, l'ibogaïne inhibe 50 % de l'oxydation
de la 5-hydroxytryptamine et catalyse l'oxydation de la nor-adrénaline
(200%) par la globuline cuprique du plasma. Ils classent l'ibogaïne
dans les hallucinogènes et notent que le LSD produit les mêmes
effets à une concentration dix fois moindre.
Notons que NARANJO (1969)44 explique les propriétés défatigantes
et antidépressives de l'ibogaïne en en faisant un inhibiteur
de la monoamine oxydase, IMAO.
Ajoutons que, plus récemment, en France, WEPIERRE (1977)48 étudie
l'influence de la tabernanthine, isomère de l'ibogaïne, sur
les paramètres cinétiques de renouvellement de la nor-adrénaline
cardiaque chez le rat en hypoxie. Cette hypoxie peut servir de modèle
pour apprécier l'action protectrice de cette subtance contre la
fatigue.
D'autre part, à Gif-sur-Yvette, dans le Laboratoire de Physiologie
Nerveuse du CNRS, le Dr. NAQUET montre que la tabernanthine provoque,
chez le chat, une veille calme et prolongée, très différente
de celle provoquée par les amphétamines. (L. Da Costa, I.
Sulklaper, R. Naquet, Rev. EEG Neurophysiol. (1980), 10, 1, p.105).11
Cette veille est suivie d'un sommeil à ondes lentes sans anomalies
du sommeil paradoxal, période du rêve (L. Da Costa, 1980).12
1970-1990
Cette 3ème période dure environ 25 ans, mais il fallut
attendre la 4ème période, qui va des années 70 à
nos jours, pour que soit connue, d'une façon parfois clandestine,
la nature des effets oniriques sur l'homme, de l'iboga et de l'ibogaïne,
d'une part, par les études remarquables faites sur le terrain par
les ethnologues du CNRS, O. GOLLNHOFER ET R. SILLANS et de l'ORSTOM, J.
BINET, sur le Bwiti Mitsogho et son extension aux différents Bwitis
des Fangs (O. Gollnhofer et R. Sillans)25,26,4 et d'autre part, les recherches
faites au Chili par Claudio NARANJO (1969)44 et en Amérique du
Nord par Howard LOTSOF( 1985, 1986, 1989, 1991).35-40
Les rituels gabonais de l'iboga;
Bwiti des Mitsogho
Le Bwiti original ou Bwiti des Mitsogho apparut chez les Mitsogho lorsqu'ils
atteignirent le territoire qui est actuellement le Gabon. Dans les temps
anciens, le Bwiti lui-même était un syncrétisme composé
du culte des ancêtres, exalté par la découverte de
l'iboga (peut-être révélé par les pygmées
de la forêt équatoriale) et d'éléments culturels
acquis au cours des migrations des Mitsogho.
Chez les Mitsogho (et les Bapinzi), le Bwiti est strictement réservé
aux hommes, et les initiés sont considérés comme
Maîtres et seuls gardiens du mystère de la connaissance visuelle
de l'au-delà qui leur a été donnée par l'iboga,
"l'arbre miraculeux".
Cette initiation est indispensable pour la promotion sociale à
l'intérieur de la tribu et tout individu incapable de rejoindre
le Bwiti est strictement banni et est considéré par tout
un chacun comme une femme.
L'iboga apporte la preuve visuelle, tactile et auditive de l'existence
irréfutable de l'au-delà. A travers sa substance spirituelle
inaltérable, l'homme appartient aux deux plans de l'existence,
qu'il confond, ne sachant pas où la naissance et la mort commencent.
La mort physique perd toute signification parce que ce n'est rien d'autre
qu'une nouvelle vie, une autre existence. "C'est l'iboga qui conditionne
la pluralité des existences".
L'iboga supprime la notion de temps; le présent, le passé
et le futur fusionnent, comme dans "l'univers superlumineux"
de Régis et Brigitte Dutheil18: par l'absorption de l'iboga, l'homme
retourne d'où il vient.
Pour être admis dans la société Bwiti, les candidats
doivent subir une série d'épreuves ou rites de passage qui
commencent dans un enclos strictement réservé aux initiés.
Chaque candidat a une "mère", qui est un vieil initié;
c'est un homme qui s'assure que la cérémonie d'initiation
est conduite selon les règles.
La cérémonie consiste essentiellement dans l'ingestion
de raclures de racines d'iboga (Tabernanthe iboga H.Bn var. noke et mbassoka).
Cette "manducation de l'iboga" est supervisée par la
"mère" qui vérifie, constamment, le dosage de
la drogue suivant les réactions physiologiques du candidat, qui
doit prendre une grande quantité d'écorces de racines et
de tiges de T. iboga.
Cette manducation est précédée d'une abstinence
sexuelle et alimentaire, durant une journée. Le rite est très
strict et chaque manifestation a une grande valeur symbolique.
Sur un feu, les anciens font griller des graines de courge. Le bruit
qu'elles font lorsqu'elles éclatent symbolisent le départ
de l'esprit - qui est supposé quitter le corps par la fontanelle
- pour son voyage mystique. Le crâne du candidat est frappé
trois fois avec un marteau pour libérer son esprit.
La langue du néophyte est piquée avec une aiguille pour
lui donner le pouvoir de relater les visions à venir.
Etant donné que la manducation peut durer plusieurs jours, la
désincarnation et la réincarnation du néophyte sont
symbolisées avant que les visions n'apparaissent.
Le candidat est conduit à la rivière, et une pirogue miniature
faite d'une feuille, portant une torche de résine d'okoumé
allumée, est posée sur l'eau. Ce rite représente
le voyage de l'esprit, vers l'aval, le courant, vers l'ouest, le soleil
couchant, la mort et symbolise la désincarnation.
Un pieu surmonté d'une structure en bois en forme de losange est
planté au milieu du courant: il représente l'organe sexuel
femelle, que le candidat doit traverser (à l'état fœtal),
à contre-courant, nageant alors vers l'amont, vers l'est, le soleil
levant, la naissance.
Pour la proclamation de cette naissance initiatrice, la tête du
néophyte est rasée et saupoudrée d'un bois rouge
(padouk), comme il est fait avec les nouveaux-nés.
Finalement, dès que l'état physiologique du néophyte,
après la manducation, est jugé satisfaisant, il est conduit
dans le Temple où il est placé du côté gauche,
qui symbolise la féminité, l'obscurité, la mort
Il reste dans le Temple, du côté gauche, absorbant des feuilles
d'iboga, jusqu'à ce que la perception normative des visions se
produise.
Pendant la manducation, les effets de la drogue commencent à se
manifester, vingt minutes après la première absorption de
l'iboga, par des vomissements violents et répétés.
"Le ventre du néophyte (banzi) se vide même du lait
de sa mère".
Pour aller dans l'au-delà, on doit mourir; le corps reste sur
le sol avec les anciens, l'âme s'en va.
Les manifestations physiologiques commence par de la somnolence, suivie
d'incoordination motrice, d'une forte agitation, de tremblements, de rires
et de pleurs, d'anesthésie partielle avec hypothermie et hyperthermie
intermittentes, un halètement qui peut aller jusqu'à la
suffocation.
Pour estimer les progrès de l'intoxication et pour ajuster le
dosage, les responsables prennent le pouls, écoutent les battements
du cœur, contrôlent la température, simplement en touchant
le corps et en évaluant sa sensibilité en le piquant avec
une aiguille à différents moments. Selon l'état physiologique,
les "mères" augmentent ou diminuent les doses de temps
en temps.
Les effets oniriques ne commencent pas à se manifester avant environ
une dizaine d'heures, pendant lesquelles les rituels mentionnés
précédemment prennent place, partiellement en public avec
des danses et de la musique.
Chez les Mitsogho, les sujets sous l'influence de l'iboga doivent traverser
quatre stades pour atteindre un contenu d'images correspondant aux normes
requises. Les candidats sont constamment interrogés par les anciens
initiés quant au contenu de ce qu'ils perçoivent. Ce sont
les aînés qui jugent de la valeur initiatrice de la vision
décrite.
La première vision consiste en images vagues, incohérentes,
désordonnées, dépourvues de signification religieuse,
dont l'authenticité est souvent mise en question par le néophyte.
Le second stade est caractérisé par une série d'apparitions
d'espèces d'animaux menaçants qui quelquefois se séparent
et d'autres fois fusionnent de nouveau rapidement.
Dans le troisième stade, la vision onirique progresse clairement
vers le stéréotype mythique. Le néophyte devient
de plus en plus calme, signe d'une vision plaisante et apaisante, qui
dissipe ses doutes quant à l'objectivité et la positivité
de l'image perçue.
Le néophyte se sent enveloppé par un souffle qui le transporte
en un clin d'œil, au son de la harpe Ngombi, vers un immense village
sans commencement ni fin.
Nous devons dire un mot au sujet de la valeur symbolique de l'arc musical
dont les sons mélodieux accompagnent la cérémonie.
Il représente un lien entre le village des hommes, sur la terre
et le village du père dans l'au-delà. L'arc musical symbolise
la route de la vie et de la mort.
De l'autre côté, des voix sont entendues:" Qui cherches-tu
, étranger?" et le voyageur répond:" Je cherche
le Bwiti". Les voix prennent soudainement des formes humaines qui
posent la question de nouveau et repondent alors en chœur:"
Tu cherches le Bwiti. Le Bwiti, c'est nous, tes ancêtres, nous constituons
le Bwiti".
La vision tend à devenir de plus en plus normative. les initiés
demandent alors au candidat:"Tu es sur la bonne voie, le Bwiti sera
bientôt là. Continue; regarde et tu le trouveras. N'abandonne
pas les images, reprend-les là où tu les as laissées."
Une voix donne au candidat son nom d'initié. Le néophyte
est observé constamment par sa "mère" qui régule
ses réactions physiologiques pour éviter que de terrifiants
fantômes n'interfèrent, car ils pourraient le conduire sur
le mauvais chemin, vers la route de la mort.
Le quatrième stade de la vision (celle à laquelle les ethnologues
se réfèrent en tant que visions normatives) est celui marqué
par la rencontre avec les plus hautes entités spirituelles.
Après un dialogue avec ses ancêtres, le néophyte
trouve soudain "ses jambes immobilisées, devant deux Etres
Extraordinaires"qui lui révèlent qu'il est dans le
"Village du Bwiti" (village de la mort). Ils lui demandent pourquoi
il est venu ici.
Après avoir entendu la réponse du néophyte, les
"Etres Fantastiques" parlent de nouveau. Le premier dit: "Mon
nom est Nzamba-Kana, le père du genre humain, le premier homme
sur la terre" et celui qui se tient à sa gauche dit: "Mon
nom est Disumba, la mère du genre humain (femme de Nzamba-Kana)
et la première femme sur la terre."
Soudain, le "Village de la Mort" est couvert d'étincelles
augmentant d'intensité, une "boule de feu" prend forme
et devient distincte (Kombé, le soleil). Cette boule de lumière
interroge le visiteur sur les raisons de son voyage. "Sais-tu qui
je suis? Je suis le Chef du monde, je suis le point essentiel." Celle-ci
est ma femme Ngondi (la lune), et eux sont mes enfants (Minanga,les étoiles).
Le Bwiti est tout ce que tu as vu de tes propres yeux.
Après ce dialogue, la lune et le soleil se transforment en une
très belle fille et un très beau garçon
Sans aucun avertissement, la lune et le soleil retrouvent leur forme
originelle et disparaissent. Le tonnerre (Ngadi) est entendu et le calme
revient partout.
Les aînés le saluent avec fierté; ".Il a vu
le Bwiti de ses propres yeux" et l'invitent à prendre place
sur le côté droit du Temple, le côté des hommes
et de la vie.
Le candidat est devenu un initié en découvrant le Bwiti
à travers une autre réalité, celle de l'autre vie,
où l'on accéde à la fois par la mort physique et
par la mort initiatrice.
A travers le rêve éveillé, il entrevoit, dans le
présent, le passé et le futur, son propre être, humain,
immuable dans son essence spirituelle et vivant sur deux plans d'existence.
Cependant, après les rites de passage, le nouveau membre doit
être isolé du monde extérieur pendant une période
d'une à trois semaines. Pendant ce temps, ses repas seront préparés
et servis par une jeune femme qui a récemment enfanté, parce
qu'il est considéré comme un nouveau né.
L'initié a vu, il sait, il croit, mais comme tout Mitsogho, il
ne fera ce voyage que deux fois,: pendant l'initiation et le jour de sa
mort. Il est hors de question pour lui, de prendre de nouveau de l'iboga
dans les mêmes conditions.
Dorénavant, la plante sacrée sera seulement utilisée
avec parcimonie pour "réchauffer le cœur" et pour
l'aider "dans les efforts physiques ou les discussions."
Nous pouvons apprendre plusieurs choses de cette étude du Bwiti
Mitsogho
En premier lieu, il y a quelques similarités frappantes entre
l'initiation au Bwiti et les rites d'initiation franc-maçonniques.
Le résultat final est le même, la connaissance du mystère
de l'au-delà, que les maçons appellent le "sublime
secret". L'initiation franc-maçonnique est précédée
par la retraite du candidat pendant laquelle il est assistée par
quelqu'un qui a déjà été initié. Ce
dernier lui communiquera, alors qu'il le fait passer à travers
une porte étroite, que l'initiation est une nouvelle naissance.
Mais le plus étonnant dans le rituel maçonnique, sont les
trois coups sur la tête avec un maillet, en souvenir de l'assassinat
d'Hiram, l'architecte du temple de Salomon, par trois de ses compagnons
à qui il avait refusé de révéler le "sublime
secret". La seule différence entre les maçons et les
adeptes du Bwiti est que ces derniers ont la certitude de connaître
ce secret.
L'initiation au Bwiti, chez les Mitsogho, concerne essentiellement le
passage de l'adolescence à l'âge adulte, devant la nécessité
d'éliminer les éléments épigénétiques
de l'enfance et de l'adolescence, afin de reprogrammer dans le jeune homme
un nouvel ego correspondant aux normes culturelles de la tribu.
Dans ce but, les Mitsogho font appel à la privation instrumentale
du sommeil, l'initiation durant plusieurs jours, sans sommeil et sans
nourriture, aussi bien qu' à la privation pharmacologique par la
manducation de l'iboga.
Le résultat est un rêve éveillé, sans manifestations
psychotiques, pendant lequel le sujet reste parfaitement conscient et
peut communiquer avec ceux qui l'entourent, étant à la fois
acteur et spectateur de ses propres visions.
Ce qui est remarquable est le fait que l'intoxication par l'iboga est
très graduelle, ce qui rend possible l'observation de plusieurs
stades durant ces visions.
Les ethnologues ont pu suivre sur le terrain la progression de cette
intoxication et distinguer quatre stades caractéristiques pendant
cette intoxication.
Dans les trois premièrs stades, les visions correspondent à
ce que les psychanalystes appellent le monde souterrain de Freud.
La quatrième étape est considérée par les
ethnologues comme étant celle des visions normatives correspondant
à l'image collective et culturelle de la tribu (cf. Jung).
Tandis que dans le rituel Bwiti, nous n'avons pas manqué de rapporter
certaines similitudes entre l'initiation au Bwiti et l'initiation franc-maçonnique,
nous sommes également conduits à tirer des analogies entre
certains aspects de la vision résultant de l'absorption de l'iboga
et ce que certaines personnes voient au moment de la mort clinique. Nous
discuterons de cet aspect dans les conclusions
Le néophyte aura à affronter la mort initiatrice (ou réelle)
qui le rendra capable d'accéder aux choses de l'au-delà.
Il peut réaliser cela seulement s'il a été correctement
préparé et surtout si sa motivation est suffisante.
Pour diverses raisons - pauvre préparation, motivation inadéquate,
peur, psychose, névrose - certains sujets sont incapables de dépasser
cette phase critique. Ils deviennent la proie de génies diaboliques
qui les détournent vers la route de la mort.
Les aînés décident alors d'arrêter l'initiation
au moyen d'un antidote dont la composition n'est pas connue. On peut noter
que l'atropine (un antagoniste de l'acétylcholine) supprime tous
les signes de l'intoxication par l'ibogaine aussi bien l'état d'éveil
que les activités inotropes.
L'Ombudi (ou Ombwiri, chez les Fang) est un ordre initiatique réservé
aux femmes qui sont des thérapeutes chez les Mitsogho et les Fang.
Les femmes prennent l'iboga en plus petites quantités que celles
prise au cours de l'initiation au Bwiti. Dans leur cas, elles ne vont
pas au-delà de la troisième étape ( freudienne),
pendant laquelle des génies, bons ou mauvais, communiquent aux
femmes qu'ils possèdent les causes de l'affliction ou de la maladie
pour lesquelles elles sont consultées.
Bwiti des Fang
(O. Gollnhofer et R. Sillans, 1985; O. Gollnhofer et R. Sillans, 1983;
J. Binet, O. Gollnhofer et R. Sillans, 1972)25,26,4
Le long des régions côtières du Gabon, le Bwiti a
commencé à être connu des Fang à l'époque
des explorations de Savorgnan de Brazza, mais selon une lettre de Lucien
Meyo, secrétaire du Prophète Ekang Nwa, "c'est en 1908,
que les Itsogho et les Bapinzi arrivèrent au Gabon, c'est-à-dire
dans l'estuaire de Libreville. C'est là qu'ils apprirent aux Fang
à manger "l'iboga par la racine". Avant cette période,
les Fang utilisaient les feuilles d'iboga et d'alan (Alchornea floribunda,
une euphorbiacée de laquelle Mme F. Khuong-Huu30 a isolé
un nouvel alcaloïde, l'archornéine), mais seules les effets
des racines d'boga produisent finalement les visions du Bwiti.
Le Bwiti des Fang, à la différence des Mitsogho, accepte
les femmes comme membres, mais tous, quelque soit le sexe, ne sont admis
qu'après avoir pris de l'iboga.
La racine d'iboga est absorbée, non seulement sous forme de fines
raclures, mais aussi dans une préparation faite de jus de canne
ou de sucre, de vin de palme ou de lait. Tandis que l'extraction des racines
d'iboga est réservée aux hommes, les "préparations
galéniques" sont faites par les femmes et sont dites "express"
ou "automatiques".
De telles préparations, qui réduisent l'amertume et préviennent
partiellement les vomissements, permettent d'atteindre la phase normative
plus rapidement.
Pendant les rites de passage, les caractères essentiels des rites
Mitsogho sont préservés et le langage rituel est Mitsogho.
Cependant, la "mère" est une femme, quelquefois accompagnée
de son mari, qui devient le "père".
Une grande importance est donnée à la retraite et à
la confession qui précèdent l'initiation.
La notion de pureté est une obsession de la mentalité Fang,
et la manducation est perçue comme une épreuve qui sert
à expier (en vomissant) les fautes qui ont été commises.
Le Bwiti Fang est actuellement le résultat d'une adaptation du
Bwiti originel au culte des ancêtres traditionnel (Byeri), avec
l'intégration d'éléments et de concepts chrétiens.
Il en résulte que le Bwiti Fang n'est pas uniforme et est structuré
en plusieurs branches qui sont indépendantes les unes des autres
et au milieu desquelles des mouvements "prophétiques et messianiques"
fleurissent.
Selon Michel Fromaget (1986)19, Président du département
de Psychologie de l'Université de Libreville de 1981 à 1983,
il y a deux sortes de Bwiti au Gabon.
1- Le Bwiti des Mitsogho, qui a été préservé
dans une forme très sobre et très proche du modèle
originel, le Bwiti initial ou Bwiti Disumba, du nom de la première
femme, qui a deux variantes:
- Le Bwiti Mitsogho des nganga-a-misoko, prophètes et sorciers
devins, thérapeutes éminents, qui pratiquent la guérison
psychosomatique et une sorte de psychanalyse.
- Le Bwiti N'Dea, un culte de sorciers, une déviation du Bwiti
Mitsogho avec des sacrifices humains et du cannibalisme, dont le but final
est magique, l'acquisition de pouvoirs surnaturels.
2- Le Bwiti Fang, connu des Fang à une date ultérieure,
qui est un étonnant syncrétisme de Christianisme et d'animisme.
Bureau (1972)7 mentionne douze subdivisions du Bwiti Fang. C'est pourquoi,
nous devons renoncer à toute idée d'étudier le Bwiti
Fang comme une entité uniforme et homogène, et il serait
illusoire et inexact de rechercher une "vision normative Fang"
comparable à celle du Bwiti Mitsogho.
C'est pourquoi, à l'intérieur d'une communauté dans
laquelle l'initiation doit prendre place, tout dépend des relations
qui sont acceptées dans cette communauté, entre le culte
des ancêtres (représentés par leurs crânes),
le Bwiti originel et le Christianisme.
Si nous comparons, en termes larges, le Bwiti Fang et le Bwiti originel,
nous trouvons des similitudes frappantes entre les contenus des visions.
Seuls le décor, les visages ou les personnes représentées
diffèrent. Ces dernières sont des entités dérivées
du Christianisme et peuvent apparaître en nombre illimité.
Cependant, ce serait une erreur de croire que le Bwiti Fang s'est complètement
démarqué du Bwiti originel et de la culture ancestrale des
Fang. Les éléments y sont mais ne sont pas très apparents.
Cependant, ils peuvent apparaître si nous connaissons la connection
entre les visages qui sont reconnus et ceux qui sont cachés derrière
eux.
Une figure religieuse chrétienne peut incarner en même temps
plusieurs entités spirituelles Fang, et vice-versa.
Durant les rites de passage, nous trouvons les mêmes effets psychophysiologiques
que ceux observés chez les Mitsogho.
Après une longue série de périodes, pendant son
ascension mystique, le sujet sous l'influence de l'iboga, à son
apogée, se sent comme "transporté par le vent"
vers l'au-delà devant la maison du Christ et de Dieu. Il est guidé
vers cet endroit par ses ancêtres au son de la harpe.
Un voix lui donne son nom initiatique et lui dit combien d'argent il
aura à payer pour son initiation.
Pendant son voyage, il voit plusieurs saints, Noé, des prêtres
dans leur soutane. Le Christ ,dans des vêtements d'or, interroge
l'étranger sur les raisons de sa visite. Et le néophyte
répond: "Je cherche, je désire voir le Seigneur Jésus
Christ". "Je suis celui que vous cherchez", répond
le Christ.
D'un néophyte à l'autre, le contenu de la narration décrit
des rencontres avec le Christ dans un autre décor.
Le sujet traverse d'abord "un purgatoire, où l'homme souffre"
puis le paradis avec ses sept niveaux où glissent des anges. Sur
le niveau supérieur, le voyageur voit un homme portant une croix,
et plus loin la barbe de Dieu le Père.
Dans d'autres visions, la Vierge Marie, Adam et Lucifer apparaissent
Le dialogue est pratiquement identique dans chaque vision à celui
rapporté chez les Mitsogho.
Dans ce syncrétisme, Ngyingon (principe femelle, femme du premier
homme, appelée Disumba chez les Mitsogho) est assimilée
à la fois à Eve et à la Vierge Marie.
Quant à Nzame, le principe mâle, le premier homme, ou Nzamba-Kana
chez les Mitsogho, il est représenté par Jésus-Christ.
Pour certains prophètes, Adam et Jésus-Christ personnifient
"l'Etre Suprême" qui n'est jamais perçu dans les
visions Mitsogho.
Lucifer, le serpent-arc-en-ciel, est présent dans la vision Fang.
Il représente le diable, qui est Evus, une notion bien connue des
Fang.
Pendant leur vie, les Fang peuvent faire plusieurs voyages dans les conditions
rituelles du Bwiti, leur permettant de confirmer la réalité
de leurs visions. Les initiés peuvent aussi appartenir à
la société dite de possession Ombwiri ( réservée
aux femmes et appelée Ombudi chez les Mitsogho). Cette société,
qui joue un grand rôle dans le diagnostic médical, est caractérisée
par la vision, sous l'influence de l'iboga, de génies, qui au cours
de séances divinatoires publiques révéleront la nature
de l'affliction dont souffre le patient venu consulter.
Dans l'Ombwiri, nous pouvons noter quelque similitude avec le Vaudou
des Caraïbes et d'Amérique du Sud.
Chez les Mitsogho, la vision normative est celle de toute la tribu et
correspond chez les initiés à la connaissance enregistrée
oralement depuis leur enfance à l'intérieur de la tribu.
Chez les Fang, nous observons de nombreuses différences à
cause des changements et des transpositions qui peuvent avoir pris place
dans l'expérience initiatrice, sous l'influence du christianisme,
de la compétition entre les mouvements prophétiques et messianiques
plus ou moins orthodoxes et de la perte de la notion tribale.
Quelques blancs, la plupart des Français, ont volontairement fait
l'expérience de la manducation de l'iboga. Un petit nombre d'entre
eux ont pu être interviewés. Une étude de l'interprétation
de ces interviews progresse actuellement (O. Gollnhofer et R. Sillans).
L'ibogaine en psychothérapie: psychanalyse selon Naranjo
Claudio NARANJO est un médecin psychothérapeute chilien
qui publia, alors qu'il était en stage à l'Institute of
Personality and Research, University of California, Berkeley, en 1969,
un remarquable rapport intitulé "Psychothérapeutic
Possibilities of new fantasy-enhancing Drugs, " dans Clinical Toxicology
(C. Naranjo, 1969).44
Naranjo, dans ce rapport, traite de l'action thérapeutique, à
doses dites subtoxiques, de deux alcaloïdes, l'harmaline et l'ibogaïne.
C'est en 1969 que C. NARANJO écrivit : "Le manque d'étude
systématique de ces drogues (l'harmaline et l'ibogaïne) fit
que du simple point de vue de la chimiothérapie, elles furent considérées
comme toxiques à une certaine dose.
Or ce sont les phénomènes d'intoxication de l'harmaline
et de l'ibogaïne qui présentent le plus grand intérêt
du point de vue de l'exploration psychologique et de la psychothérapie."
L'harmaline, a été isolée en 1841 par GOEBEL,24
des graines d'une Malpighiacée, Peganum harmala. Elle a également
été extraite d'une autre Malpighiacée sud-américaine,
Banisteriopsis caapi ou yagé.
L'écorce de yagé est le principal ingrédient de
la boisson utilisée par les Indiens de la région des sources
de l'Amazone, en connection avec certains rites et procédés
de divination, et, il est connu, d'après des recherches faites
à l'Université du Chili, que cette drogue fut le centre
de la culture de différentes tribus indiennes dès le paléolithique.
Les effets de l'harmaline et de l'ibogaïne sont pratiquement uniques
parmi les drogues psychoactives.
Le meilleur terme pour décrire ces effets est celui de William
TURNER, spécialiste du yagé, d'onirophrénie, pour
désigner les états, induits par les drogues, qui diffèrent
des états psychomimétiques par l'absence de tout symptôme
psychotique et, cependant, partagent, avec l'expérience psychotique
ou psychomimétique, la prééminence d'un processus
primaire de pensée.
L'harmaline et l'ibogaïne sont caractérisés, dans
leurs effets psychologiques, par un état tel, qu'il s'agit d'un
phénomène de rêve sans perte de conscience ni de changement
dans la perception de l'environnement, ni d'illusions ou d'altération
formelle de la pensée et sans dépersonnalisation.
En bref, l'on peut parler d'une exaltation des fantasmes, remarquable
en ce sens qu'elle n'interfère pas avec l'ego.
De tels fantasmes ressemblent plus à des visions réelles
qu'à d'ordinaires rêves quotidiens.
Dans une étude sur les effets psychologiques de l'harmaline, menée
au Chili en 1963-64, avec d'autres médecins chiliens et des thérapeutes
traditionnels indiens, NARANJO note qu'un des aspects les plus remarquables
du fantasme est sa grande constance.
Ces thèmes ou images évoqués sont en majeure partie
des archétypes, tels que JUNG les a définis, qui sont des
souvenirs anciens, généralement communs à tous les
humains et enfouis dans leur mémoire collective.
Citons VOLTAIRE : "Le monde, suivant Platon, était composé
d' idées archétypes qui demeuraient toujours au fond du
cerveau."
NARANJO distingue deux sortes d'archétypes :
-Le style mythique semblable au rêve d'un trésor perdu,
d'un bon vieillard, d'une femme idéale, d'une sainte, d'une communauté
idéale et de diverses pensées dites nobles etc.
-Le style instinctif tel qu'il peut être dans un fantasme avec
agression, sexe, scènes sanglantes de toute sorte, inceste ou autre.
Ces séquences de rêve éveillé sont, en leur
spontanéité, plus extrêmes que toute autre rapportée
par les patients sur leurs rêves habituels et ne ressemblent pas
aux visions sous mescaline ou LSD. En fait, les effets des deux types
de drogues semblent se situer en opposition polaire, ceux des hallucinogènes
communs étant un domaine élevé et angélique
de sensations esthétiques, de manque d'union avec toute chose,
alors que le domaine des onirophréniques est celui du monde souterrain
de FREUD d'impulsion animale et de régression.
Naranjo donne quelques exemples de sujets traités avec succès
avec l'harmaline à des doses de 4-5 mg/Kg par voie orale (environ
300mg).
Sur l'ibogaïne, NARANJO dit qu'il en sait moins que sur l'harmaline
au sujet de l'utilisation de l'iboga par les Gabonais et les Congolais.
Il ignore le Bwiti et ne connaît apparemment pas la structure de
l'ibogaïne.
Il sait que la drogue a été utilisée en pharmacopée
européenne pour ses vertus défatigantes à faible
dose, ce qui d'après lui, est dû au fait qu'il s'agit d'un
IMAO.
Comme pour l'harmaline, NARANJO utilise l'ibogaïne aux doses de
4 à 5 mg/kg par voie orale et le quart en IV, et décrit
des réactions subjectives durant environ 6 heures.
Comparés aux effets de l'harmaline, ceux de l'ibogaïne apparaissent
moins exotiques.
Bien que les contenus archétypiques soient communs - les visions
d'animaux étant fréquentes - la qualité du fantasme
est, en général, plus personnelle, concernant le sujet lui-même,
ses parents et d'autres personnes significatives.
En même temps, le fantasme évoqué par l'ibogaïne
est plus facile à manipuler par les sujets, sur leur propre initiative
ou celle du psychothérapeute, si bien que, plus souvent qu'avec
d'autres drogues, ils peuvent s'arrêter pour contempler une scène,
revenir en arrière, explorer une alternative dans une séquence
donnée, faire revivre une scène précédente
etc.
Cette facilité avec laquelle les évènements d'un
traitement avec l'ibogaïne peuvent être manipulés et
le fait que l'expérience peut être dirigée dans le
domaine désiré est probablement une des raisons du succès
observé par de nombreux psychothérapeutes utilisant cette
drogue.
NARANJO a été beaucoup plus impressionné par les
effets obtenus dans une séance "ibogaïne" qu'avec
ceux observés avec n'importe quelle autre drogue.
Un exemple montre bien la facilité avec laquelle le psychothérapeute
est à même de diriger son analyse :
Il s'agit d'un jeune psychotique qui, traité par l'ibogaïne,
décide de s'allonger et de fermer les yeux, peu après avoir
ressenti les effets de la drogue :
-"Il voit d'abord la figure de son père, en face de lui comme
dans un jeu, avec un sourire contenu. Son commentaire, à ce point,
est que son père lui apparaît comme un jeune garçon.
C'était comme quelqu'un de non familier, mais cependant familier,
quelque chose que le patient aurait oublié depuis de nombreuses
années.
Soudain, la figure de son père change, dans une contraction rageuse.
La scène évolue et le patient voit une femme nue, cachant
sa figure derrière son bras et ayant peur.
Tout près, il voit son père, nu lui aussi, se jetant sur
la femme dans une attaque sexuelle. Il ressent une rage contrôlée
chez la femme qu'il identifie maintenant à sa mère."
A cet instant, NARANJO demande au sujet de faire parler son père
et sa mère entre eux, avec l'intention d'éloigner le contenu
latent de ces images : -"Que dit-elle?"; -"Go away";
-"Que ressent-il?". Il ne peut imaginer cela. -"Je reste
perplexe," suggère-t-il.
NARANJO choisit alors une autre direction pour rendre les sensations
éprouvées par le sujet plus conscientes et explicites.
-"Soyez maintenant votre père. Devenez lui, au mieux de vos
possibilités dramatiques et écoutez ce qu'il vous dit."
Alors, personnalisant son père, le patient tombe, non pas dans
la perplexité, mais dans une grande tristesse, souffrant et rejetant
son angoisse.
Peu après cet épisode, il s'opéra un changement
drastique dans la vue que le sujet avait de ses parents, et, en conséquence,
dans les sentiments qu'il leur portait.
Le jour suivant, il commenta que, seulement maintenant, il savait combien
il s'était identifié à sa mère, regardant
les choses avec les yeux de celle-ci, blâmant son père et
plus que celà, un homme, ce qui avait interféré avec
ses propres revendications masculines.
Contrastant avec son habituelle idéalisation de sa mère
dans un total amour et la perception de son père comme une brute
égoïste, il eut alors le sentiment de les connaître
tels qu'ils sont.
Il écrivit: "j'ai vu ma mère comme une personne dure,
sans affection ni peur et je ne regarde plus mon père comme un
être insensible qui l'avait heurtée dans ses affaires d'amour,
mais comme quelqu'un qui désire ouvrir la porte de son amour sans
y parvenir. Maintenant, je suis plein de compassion pour ma mère."
Comparé à la qualité dramatique des expériences
psychédéliques, cet épisode peut apparaître
insignifiant ou trivial et cependant, il fut la clef d'un changement radical
dans les attitudes du jeune patient.
Cela peut être dit des expériences avec l'ibogaïne
en général, lorsque l'on compare ses effets avec ceux du
L.S.D.
Le type de contact qui est concerné par le matériel inconscient
est ici, symbolique (plutôt qu'affectant la forme d'une émotion
flottant librement comme avec le L.S.D.) et peut dorénavant être
assimilé sous la forme de signes durables.
De tels signes arrivent, en général, quand un fantasme
ou une hypothèse qui étaient inconscients se révèlent
conscients avec une clarté telle que le moi d'une personne mature
ne peut que s'apercevoir de son ancienne erreur profondément enracinée.
Pour conclure, NARANJO écrit :
-"Je ne voudrais pas donner l'impression que je regarde l'ibogaïne
comme une panacée psychiatrique qui apporte les changements par
elle-même. Je crois que de nombreuses drogues peuvent être
utilisées en vue d'une exploration psychologique, mais que ces
drogues ne peuvent être qu'un instrument.
Je doute qu'il y ait quelque chose qui puisse être achevé
par une drogue, qu'il ne soit possible de faire sans elle.
Cependant les drogues peuvent être des catalyseurs psychologiques
permettant de comprimer un procédé psychothérapique
fort long en un temps plus court et en modifier le pronostic.
Si l'ibogaïne ne peut pas ouvrir une porte par elle-même,
elle peut être considérée comme l'huile de ses gonds."
Au moment de la publication de son important rapport sur les drogues
exaltant les fantasmes, en Juin 1969, C. NARANJO, allié à
un Français, D.P.M. BOCHER, obtenait un brevet spécial de
médicament en France suite à une demande faite le 31 Janvier
1968 et délivré le 31 Juillet 1969 concernant un
"Nouveau médicament agissant au niveau du système
nerveux central, utilisable dans les traitements psychothérapiques
et comme antidrogue" (D.P. Bocher,.C. Naranjo, 1969).5
Le médicament était composé des alcaloïdes
totaux des racines de Tabernanthe iboga, associé à une amphétamine
dans une proportion variant en fonction du comportement du patient.
Parmi les 50 cas étudiés en psychiatrie, NARANJO en décrit
4 à l'appui de sa demande concernant un "médicament
atoxique qui clarifie les idées et permet une introspection très
poussée en conservant au malade le caractère émotionnel
indispensable à la stimulation de la pensée et de l'imagination."
Cependant, à la même époque, à la suite des
Résolutions de l'Assemblée Mondiale de la Santé de
Mai 1967 et Mai 1968, le Gouvernement Fédéral américain
classait l'ibogaïne dans F.D.A., parmi les substances analogues aux
lysergides et à certains stimulants du S.N.C.
-"Considérant que, dans l'intérêt de la Santé
Publique, il convient d'appliquer certaines des dispositions règlementaires
relatives à la fabrication, au transport, à la détention,
à la vente et à la mise en vente, à la délivrance
et à l'acquisition à titre onéreux ou à titre
gratuit des substances soporifiques et stupéfiantes, à certaines
substances et préparations susceptibles d'engendrer une pharmacodépendance
ou de porter atteinte à la santé de l'homme."
Ce règlement est applicable aux substances suivantes, à
leurs isomères, sauf exception expresse, à leurs sels, éthers
et esters, ainsi qu'aux sels de ces éthers et esters dans tous
les cas où ces sels peuvent exister.
La liste de ces substances comprend: les amphétamines, l'ibogaïne,
les composés et dérivés de l'acide lysergique, les
amides des acides lysergiques et autres dérivés, le peyotl
et la mescaline (l'harmaline n'est pas citée), les champignons
hallucinogènes, la psilocybine et les dérivés de
la diméthyl-tryptamine, 4-OH-DMT et 5-OH-DMT.
Nous reviendrons plus tard sur ce décret qui fut applicable dès
1970 dans plusieurs pays d'Europe, la France et la Belgique en particulier.
Toujours est-il qu'en France et en Belgique on n'entendit plus parler
de l'ibogaïne et que la vente du Lambarène fut supprimée.
L'ibogaine pour combattre la dépendance aux drogues selon Howard
Lotsof35, 36, 37, 38, 39, 40
Au début des années 1960, un jeune américain Howard
LOTSOF, au cours d'une drogue-partie avec quelques amis, proposa à
six d'entre eux l'essai d'une dose unique - environ 500mg - d'ibogaïne.
Bien que l'intérêt pour l'ibogaine puisse avoir démarré
avec cette drogue-partie, étant donnés les effets particuliers
de l'ibogaïne, il devint rapidement évident qu'elle n'était
pas une substance appropriée pour de telles séances. Il
s'en suivit une période de tâtonnements de six mois pour
établir que la dose efficace d'ibogaine était de l'ordre
de 1 mg/Kg à 19 mg/Kg, à la fois chez les sujets toxicomanes
ou non toxicomanes.
Cinq d'entre eux abandonnèrent complètement l'usage des
drogues pendant au moins six mois, autant qu'il fut possible de les suivre.
Quant au jeune LOTSOF, définitivement guéri, il construisit
sa vie et bien qu'il ne fut ni médecin, ni psychologue, il rêva
("I had a dream," me dit-il la première fois que nous
nous rencontrâmes, paraphrasant le pasteur Luther KING), il rêva
d'être celui qui contribuerait à la guérison des toxicomanes
en leur faisant connaître l'ibogaïne.
H. LOTSOF rassembla toute la documentation accessible sur l'iboga et
l'ibogaïne et, en bon américain et homme d'affaires, créa
une Société, NDA international, ayant pour but, d'une part
une mission humanitaire, d'autre part, la commercialisation d'une spécialité
pharmaceutique, Endabuse, composée de gélules de chlorhydrate
d'ibogaïne.
En 1985, H. LOTSOF prit un brevet aux Etats-Unis : Rapid method for interrupting
the narcotic addiction syndrome (H. Lotsof, 1985)39 suivi d'un autre en
1986 : Rapid method for interrupting the cocaïne and amphetamine
addiction syndrome (H. Lotsof, 1986)38 puis en 1989 et en 1991, de deux
autres brevets: Rapid method for attenuating the alcohol dependency syndrome.
(H. Lotsof, 1989)37 et en 1991 pour " Rapid method for interrupting
or attenuating the nicotine/tobacco dependency syndrome. (H. Lotsof, 1991).40
L'interruption du syndrôme de dépendance à l'héroïne
a été obtenue chez 5 sujets sur 7 parmi ceux décrits
dans le 1er brevet.
Un traitement unique par l'ibogaïne ou le chlorhydrate d'ibogaïne
administrés par voie orale à une posologie allant de 6 mg/kg
à 19 mg/kg a permis d'interrompre pendant au moins 6 mois l'usage
de l'héroïne.
La durée du traitement est d'environ 30 heures, l'ibogaïne
exerçant un effet stimulant pendant cette période. Un processus
abréactif intervient au cours du traitement mais ne devient évident
qu'au réveil d'un sommeil naturel qui se produit chez le malade
après la diminution des effets primaires et secondaires de l'ibogaïne.
Les toxicomanes n'ont plus envie de prendre de l'héroïne
et ne présentent pas de signes perceptibles de privation physique.Les
sujets sont détendus et s'expriment de façon cohérente.
Ils font preuve de sentiments de confiance en soi.
LOTSOF expose les effets de l'administration de l'ibogaïne par voie
orale et divise ces effets en 3 stades, comparables aux quatre stades
du Bwiti Mitsogho décrits par O. GOLLNHOFER.
Ces trois stades sont parfaitements décrits dans l'interview faite,
par le journaliste Max CANTOR,36 d'un sujet, âgé de 44 ans
et cocaïnomane depuis plus de huit ans, traité selon le procédé
LOTSOF.
1er stade: 15 à 20 min. après le début du traitement,
diminution de la sensibilité cutanée avec bourdonnements
d'oreilles et oscillations sonores. Les objets semblent vibrer de façon
intense.
Les premières visions apparaissent après une heure. Subitement,
sur les murs, apparaît un écran sur lequel le sujet voit
défiler des images qui peuvent être des archétypes,
animaux plus ou moins déformés, abîme éclairé
d'une lumière fulgurante etc., ou des épisodes plus personnels
ayant trait soit à l'enfance, soit à des événements
plus récents.
Le sujet peut interroger les personnages, s'identifier à l'un
d'eux, être en même temps spectateur et acteur. Il a la vision
d'un film sur son subconscient et sur ses souvenirs refoulés. Il
regarde ce qui est à l'intérieur de soi.
2ème stade : 5 à 10 h. après, les visions cessent
et la sensibilité cutanée commence à réapparaître.
Ce stade est marqué par une énergie singulière, qui
dure de 5 à 8 heures, pendant lesquelles le sujet voit des éclairs
qui dansent autour de lui. Puis vient la période que le sujet appelle
celle des questions-réponses. Il analyse les visions dont il a
conservé la mémoire, cherche une interprétation et
peut communiquer avec son entourage.
L'ibogaïne lui montre où se trouve son problème. Il
a l'impression d'une remise à zéro. Tout s'efface, tout
devient clair et net. Il sait à quel moment sa vie a mal tourné
et ce qu'il doit faire pour regagner la bonne route.
Cette période des questions-réponses peut durer 20 heures,
pendant lesquelles le sujet reste sous la surveillance d'un médecin.
3ème stade : Le sujet s'endort pendant deux heures et se réveillera
en pleine forme, avec une nouvelle confiance en soi, n'éprouvant
plus le besoin d'aucune drogue.
M. LOTSOF, qui nous a connus, O. GOLLNHOFER, P. POTIER (membre de l'Académie
des Sciences, Professeur au Museum d'Histoire Naturelle de Paris, Directeur
de l'Institut de Chimie des Substances Naturelles, C.N.R.S., Gif-sur-Yvette
91190 Essonne, France) et moi-même, grâce à sa documentation
bibliographique, est venu en France et nous a contactés.
Nous avons pu avoir quelques rendez-vous, avec M. LOTSOF, au Ministère
de la Santé, Mme BARZACH étant Ministre. Nous devons dire
que nous avons été reçus avec courtoisie et quelque
scepticisme. Et puis les Ministres passent...
Notre impression était que les personnes consultées, toujours
sous l'impression des échecs du LSD, ont eu constamment peur d'une
bavure dont on les aurait tenus responsables.
Et pourtant, à la même époque, dans le Figaro Magazine
du 14 Février 1987, on trouvait une enquête sur un traitement
de choc administré par les moines bouddhistes du Monastère
de Tham Krabok en Thaïlande qui resssemble à s'y méprendre
à ce que l'on observe lors de la manducation de l'iboga.
Une séquence spectaculaire présentée à Mme
BARZACH et reproduite par la télévision, lors de l'émission
7/7 de Mme SINCLAIR, était celle des vomissements des patients
qui, d'après le présentateur, devaient évacuer les
poisons qu'ils avaient en eux. Malheureusement, le médicament était
tenu secret et l'on disait que le Ministre CHALANDON avait envoyé
sur place un observateur pour connaître ce secret. Ce secret nous
paraît évident et nous connaissons des Apocynacées
asiatiques renfermant des dérivés de l'ibogaïne qui
selon toute vraisemblance ont les même vertus onirophréniques
que celle-ci.
A l'heure actuelle M. LOTSOF, qui est allé récolter une
certaine quantité d'Iboga au Gabon, poursuit ses expériences
en dehors des USA grâce à certaines dérogations spéciales.
Il obtient d'excellents résultats dont la presse locale se fait
l'écho. Nous possédons plusieurs interviews de sujets qu'il
a pu guérir.
Grâce à lui, des recherches fondamentales sont menées
à l'Université Erasmus de Rotterdam, à l'Institut
Nathan Kline d'Orangeburg, N.Y., à l'Albany Medical College, Albany,
N.Y. et par l'intermédiaire du Comité sur les problèmes
de Toxicomanies du N.I.H., Bethesda, Maryland, ayant pour but l'investigation
des différents systèmes de l'organisme, SNC en particulier,
dans lesquels l'ibogaïne est impliquée. Les chercheurs de
l'Albany Medical College viennent de montrer que l'ibogaïne bloque
la stimulation, induite par la morphine, de la libération de la
dopamine mesolimbique et striatale 40
Les résolutions de l'Assemblée Mondiale de la Santé
de 1967-68 classent l'ibogaïne parmi les drogues susceptibles d'engendrer
une pharmacodépendance ou de porter atteinte à la santé
de l'homme.
Somme toute, cet alcaloïde avait été condamné
sous l'accusation d'être un hallucinogène semblable au LSD,
dont on connaissait, depuis peu, les dangers que cette drogue fait courir
à ceux qui en usent.
Cependant, le fait est que, même si l'ibogaïne peut être
considérée comme un hallucinogène (onirophrénique),
elle n'engendre aucune pharmacodépendance, et il a été
prouvé qu'elle supprime la dépendance aux opiacées,
aux amphétamines, à la cocaïne, au LSD et même
à l'alcool et au tabac.
Quant à "porter atteinte à la santé de l'homme",
l'expérience des Gabonais montre qu'il n'en est rien, au contraire.
Le décret de 1967-68 n'a jamais fait cesser le commerce illicite
des amphétamines (la fameuse pilule ectasy) non plus que du LSD.
Cependant on ne trouve jamais sur ce marché, iboga ou ibogaïne.
D'après DHAHIR (1971),16 l'apparition de l'ibogaïne sur le
marché illicite de la drogue a été signalée
en 1967 aux USA par la police du Comté de Suffolk et d'après
Haight ASHBURY, elle aurait été utilisée par de jeunes
drogués à San Francisco comme substitut du LSD.
L'ibogaïne a subitement disparu du marché et il semble que
les marchands de drogue se soient rapidement aperçus que son usage
les priverait d'une partie de leur clientèle.
CONCLUSIONS
Que doit-on conclure de cette triple expérience du rôle
de l'iboga à dose subtoxique, en psychothérapie selon NARANJO,
dans le Bwiti et enfin dans la lutte contre les toxicomanies?
1)-Dans le Bwiti, Bwiti Mitsogho en particulier dont il faut souligner
la rigueur des rites et des motivations qui lui sont propres, la quantité
de drogue, raclures de racine d'Iboga, est mesurée par la "mère",
initié qui accompagne et surveille constamment le futur initié.
Cette mesure est faite en nombre de corbeilles et ne peut être traduite
pour nous en poids d'ibogaïne. Elle est ajustée au comportement
du patient et permet de dépasser les premiers stades des visions,
pour atteindre celui des visions dites normatives, correspondant à
la motivation réelle de celui qui veut voir et connaître
les choses de l'au-delà.
De ce fait, la séance d'initiation est lente et progressive ce
qui rend possible l'observation de quatre stades parmi ces visions. Les
trois premiers sont essentiellement de type freudien et le quatrième
, denommé étape des visions normatives, correspond à
l'image collective de la tribu.
Dans les Bwiti des Fang, la cérémonie peut être accélérée
en substituant aux raclures d'iboga, une préparation galénique
aromatisée avec du lait, du sucre ou du vin de palme, connue sous
le nom "d'express" ou "d'automatique".
Les femmes peuvent être initiées au Bwiti Fang, et de nombreuses
différences sont observées, en raison des changements, dans
l'expérience initiatrice, qui se sont produits sous l'influence
du christianisme, de la compétition entre les divers mouvements
messianiques et prophétiques plus ou moins orthodoxes et de la
perte de la notion tribale. C'est pourquoi, il est hors de question de
parler de visions normatives dans le Bwiti Fang, qui est un réel
syncrétisme entre le culte des ancêtres et le christianisme.
Quand tout est dit et fait, les visions correspondent à la culture
du nouvel initié: culture chrétienne et occidentale, pour
les blancs qui ont été initiés au Bwiti Fang.
2)-Les doses d'ibogaïne utilisées en psychothérapie
selon NARANJO sont relativement faibles, la séance de psychothérapie
ne dépassant pas 6 heures. La dose de 300 mg par voie orale apparaît
juste nécessaire pour déclencher les visions, analysées
par le psychothérapeute qui guide constamment le patient en recherchant
les causes profondes de la névrose pour laquelle celui-ci l'a consulté.
Il semble que les séances doivent être renouvelées.
La conclusion de NARANJO est que l'ibogaïne seule ne peut apporter
les changements par elle-même d'où la nécessité
du psychothérapeute.
3)-Dans le traitement des toxicomanes, H. LOTSOF donne, par voie orale,
une dose unique de 500 mg à 1g de chlorhydrate d'ibogaïne.
La séance est fort longue, environ 36 heures, ce qui est comparable
à ce que l'on observe au cours de l'initiation au Bwiti, dans la
mesure où l'on évite la lente manducation de l'iboga et
les rites qui l'accompagnent. Nous pouvons noter que dans le Bwiti Fang,
la séance dure aussi approximativement 36 heures quand la préparation
galénique dénommée "express" ou automatique
est substituée aux raclures d'iboga.
Les premières visions apparaissent deux heures après l'ingestion
de chlorhydrate d'ibogaine. Les trois phases décrites par Lotsof
sont comparables aux quatre phases du Bwiti Mitsogho, la première
phase étant celle des visions de type freudien et la seconde (questions
et réponses) étant comparable à la phase des visions
normatives. Lotsof décrit une troisième phase , celle d'une
stimulation résiduelle suivie d'un sommeil réparateur de
courte durée.
On remarquera que, selon toute vraisemblance, le succès de la
méthode LOTSOF dépend lui aussi d'une motivation profonde
du sujet traité qui est la volonté de supprimer toute pharmacodépendance.
Le 17 Novembre 1989, l'United States Senate Committee on the Judiciary,
publiait un rapport du Comité sur la pharmacothérapie de
l'usage des drogues illicites.
Ce rapport concerne essentiellement un programme de recherche "Medication
Development Program, MDP" confié au National Institute on
Drug Abuse, NIDA, à Rockville, USA.
Le Directeur du Programme MDP a obtenu, dès l'année 1989,
une subvention de 30 millions de dollars. Dès le début de
1990, le budget des chercheurs a été porté à
200 millions de dollars.
A cette époque, la recherche n'était pas orientée
vers le developpement d'une substance chimique capable de guérir
les toxicomanes, mais vers celui de drogues de substitution, comme la
methadone, susceptible de supprimer le besoin de drogues dures, particulièrement
la cocaïne, tout en créant une dépendance moins dangereuse.
A cette époque, l'ibogaïne n'était pas sur la liste
des produits intéressants pour combattre la pharmacodépendance.
Il était difficile d'accepter le fait qu'une substance chimique
puisse, en quelques jours, supprimer toute dépendance aux opiacées,
à la cocaïne ou à n'importe quelle autre drogue.
Il y avait et il y a encore deux écoles de pensée opposées:
les partisans des drogues chimiques de substitution et les partisans d'une
psychothérapie douce et de longue durée qui peut quelquefois
conduire à la guérison.
C'est pourquoi, nous pouvons comprendre que la méthode de Lotsof
ait été initiallement accueillie avec scepticisme et même
hostilité.
Avant d'autoriser les essais cliniques d'un nouveau médicament,
les agences gouvernementales demandent, tout à fait logiquement,
que son activité soit démontrée chez l'animal.
Mis à part le fait que l'ibogaïne a une faible toxicité16
et qu'elle potentialise l'action analgésique de la morphine, les
études pharmacodynamiques chez l'animal n'ont fourni que peu de
données démontrant l'incroyable propriété
de l'ibogaïne qui est de modifier le comportement d'un individu dont
le résultat est une nouvelle individuation du cerveau par l'élimination
de certaines tendances nuisibles à son plein développement.
Cependant, de nouvelles techniques développées par des
chercheurs en neurosciences ont récemment apporté quelques
informations précises sur le mécanisme d'action de l'ibogaïne
dans le traitement des toxicomanies (morphine et cocaine).
Par l'utilisation de la microdialyse, Di Chiara et Imperato (1988)17
ont montré que l'administration d'amphétamine, de cocaïne,
de morphine, de nicotine et d'éthanol, drogues toutes connues comme
générant des pharmacodépendances, augmente les niveaux
de dopamine extracellulaire (DA) dans le nucleus accumbens et, à
une moindre importance, dans le striatum.
I.M. Maisonneuve (1991)41 a montré que l'ibogaïne bloque
la stimulation induite par la morphine de la dopamine mésolimbique
et striatale. Curieusement, il apparaît que l'ibogaïne affecte
les systèmes dopaminergiques du cerveau pendant une période
de temps qui dépasse celle de son élimination de l'organisme
et, pendant ce temps, altère les réponses de ces systèmes
à la morphine. Par ailleurs, l'ibogaïne altère la neurotransmission
de la dopamine du nucleus accumbens induite par la cocaïne (P.A.
Broderick, 1992).6
Finalement, S.D. Glick (1991)23 a démontré que l'ibogaïne
réduit la self-administration intraveineuse de morphine chez les
rats, non seulement dans l'heure suivant le traitement par l'ibogaïne
(effet aigu), mais aussi un jour ou plus après (effet retard).
Etant donné que l'ibogaïne est éliminée rapidement14,
la persistance de cet effet-retard suggère la formation d'un métabolite
de l'ibogaïne d'une longue durée de vie.
B.C. Barrass et Coult (1972)2 avaient établi que l'ibogaïne
inhibe l'oxydation de la sérotonine par une monoamine oxydase (MAO),
la cæruloplasmine, et catalyse l'oxydation des catécholamines
par le même substrat.
En effet, l'ibogaïne est un puissant sérotoninergique qui
a la capacité de réduire le niveau des catécholamines
cérébrales. Cette diminution du niveau des catécholamines,
dopamine en particulier, explique les résultats décrits
récemment sur le bloquage de la stimulation de la dopamine mesolimbique
et striatale induite par la morphine et la cocaine.
Nous pouvons préciser que l'ibogaïne n'est pas spécifique
de la morphine et de la cocaïne, mais est active en présence
de toutes les drogues induisant une pharmacodépendance, ce qui
justifie les applications brevetées après le brevet initial
de H.S. Lotsof.
La diminution du niveau des catécholamines et l'augmentation conjointe
du niveau de sérotonine cérébrale a comme résultat
la suppression du sommeil paradoxal SP (REM) et l'apparition de phénomènes
hallucinatoires (C. Debru, 1990).13
Le LSD, comme l'ibogaine,2 est un puissant sérotoninergique qui
inhibe l'oxydation de la sérotonine et catalyse l'oxydation des
catécholamines par la cæruloplasmine.
Cependant, il y a une énorme différence entre les deux
alcaloïdes: le LSD est actif à des doses inférieures
au milligramme. son activité est difficile à contrôler
et le phénomène hallucinatoire produit appartient à
un domaine élevé et angélique de sensations esthétiques,
tandis que l'ibogaïne est hallucinogène seulement à
des doses dépassant 100 mg et le domaine de cette substance onirophrénique
est celui du monde souterrain de Freud, de l'instinct animal et de la
régression.
La toxicité de l'ibogaïne est faible, inférieure à
celle de l'aspirine, ce qui rend cet alcaloïde facile à utiliser.
Les maîtres initiés du Bwiti ont un antidote qui leur permet
d'interrompre à tout instant le déroulement des visions
si, pour une quelconque raison, l'absorption de l'iboga fait craindre
pour la vie du néophyte.
Notons que la sérotonine est le neurotransmetteur du système
parasympathique cérébral, les catécholamines étant
les neurotransmetteurs du système orthosympathique cérébral,
et que les effets chronotrope et inotrope négatifs aussi bien que
l'action éveillante de l'ibogaïne sont supprimés par
l'atropine, un antagoniste de l'acétylcholine, l'acétylcholine
étant le neurotransmetteur du système nerveux autonome.
La période de long rêve éveillé qui suit l'absorption
de l'iboga ou de l'ibogaïne à une dose subtoxique (ou dose
onirophrénique selon Naranjo) apparaît être responsable
de la destruction temporaire de l'ego, suivie de sa restructuration.
Cette hypothèse est en accord avec les observations faites par
les ethnologues dans leurs études du Bwiti Mitsogho et pourrait
être comparée aux hypothèses de Michel Jouvet et de
Sir Francis Crick (C. Debru, 1990)13 sur le rôle des rêves
dans la programmation et la déprogrammation des comportements de
base, résultant en une nouvelle individuation du cerveau humain.
Normalement, les phases de veille du cerveau humain sont: éveil,
sommeil NSP (NREM) (onde lente ou profonde), ondes PGO (pontogéniculo-occipitales)
et sommeil SP (REM) (Rapid eye movement ou paradoxal). Le sommeil paradoxal
est la période des rêves.
Michel Jouvet et Sir Francis Crick considèrent les ondes PGO comme
étant l'outil principal de codage qui agit au niveau cortical,
en enregistrant les acquisitions génétiques et épigénétiques
nécessaires à l'individuation du cerveau humain.
De plus, au travers de mécanismes d'activation aléatoire,
les ondes PGO élimine de certains types de réseaux de neurones,
une surcharge informationnelle, liée à un comportement pathologique.
C'est ce que C. Debru appelle " le nettoyage des circuits neuronaux."
Le sommeil SP (REM) entreprend, apparemment, un processus de tri parmi
les "résidus" excités par les ondes PGO et élimine
ces "résidus" pendant le rêve.
Michel Jouvet (lettre du 7 Novembre 1990) ecrit: "Les effets oniriques
observés chez l'homme et qui sont produits par des hallucinogènes
ne nous permettent pas d'approcher directement les mécanismes du
rêve. parce qu'il apparaît que ces deux phénomènes
ne peuvent pas être reliés l'un à l'autre."
Nous savons, cependant, que les principales différences entre
les rêves et les hallucinations résident dans la manière
dont les phases d'activité sont organisées, avec la suppression
du sommeil SP (REM) et l'intrusion des ondes PGO dans la phase d'éveil
et dans le sommeil NSP (ou lent).
La nouvelle organisation devient: stade d'éveil, stade d'ondes
PGO, stade d'hallucinations, stade de sommeil, et il apparaît possible
que les manifestations hallucinatoires, le rêve éveillé,
éliminent des "résidus" excités par le
processus d'ondes PGO en absence de sommeil SP (REM).
La question est: l'hallucination onirique ou onirophrénique peut-elle
remplacer le rêve dans la déprogrammation et la reprogrammation
itératives du cerveau du sujet traité par l'ibogaïne?
Le concept du rôle des rêves dans le processus d'oubli a
été developpé, en particulier par Crick F. et Mitchinson
G., (1983) ("On the Function of Dream Sleep")11: "We dream
in order to forget."
Cette notion a été complétée par celle de
programmation itérative (ou répétée), developpée
par Jouvet M. (Michel Jouvet, (1992), "Le sommeil et le Rêve")32.
Cette programmation itérative des circuits (PGO, neurones corticaux),
responsables de l'idiosyncrasie héréditaire, ne demande
pas la production de nouveaux neurones par neurogénèse.
Etant donné que cette neurogénèse n'existe pas chez
l'homme (les neurones meurent mais ne se renouvellent pas), il est admis
que certains neurones, génétiquement programmés,
peuvent être déprogrammés et ensuite reprogrammés
dans le but d'une constante et renouvelée individuation du cerveau
humain.
Cette programmation itérative met en jeu les ondes PGO (pontogéniculo-occipitales)
et une activation corticale ainsi que l'atonie posturale et le REM qui
sont les signes extérieurs du SP. "Les orchestres de neurones
jouent la partition onirique sous l'influence du chef d'orchestre invisible
de l'activité PGO (Jouvet M., 1992).32
Le phénomène du rebond du sommeil paradoxal a été
étudié, en 1960, par Dement W. (1960, "The effect of
dream deprivation")15.
La méthode de "privation instrumentale de rêve"
(méthode de la piscine chez le rat ou le chat; réveil du
sujet humain dès que les premiers signes de SP (REM) apparaissent
est suivie, d'une part, d' un besoin croissant de rêve, manifesté
par l'apparition d'épisodes de SP de fréquences croissantes
(presque chaque minute après une privation de 24 h chez le chat),
et, d'autre part, par un rebond de sommeil paradoxal, augmentation relative
de la quantité de sommeil paradoxal après l'arrêt
de la privation.
Jouvet admet que des situations expérimentales capables de produire
une forme particulière de "stress", que l'on peut appeler
"strain," sont responsables de ce rebond, qui apparaît
comme un mécanisme cérébrostatique destiné
à restaurer les circuits corticaux affectés par les contraintes
imposées à l'organisme et qui sont non gratifiantes.
A l'opposé: "Lorsqu'un rat peut choisir lui-même des
stimulations centrales éveillantes (et gratifiantes), dans le cas
"d'autostimulation" de l'hypothalamus latéral, des éveils
continus de dix heures (entraînés par des stimulations effectuées
à la fréquence de plusieurs dizaines de fois par minute),
ne sont pas suivies d'augmentation du SP (Valatz, communication personelle).
On peut donc supposer que, dans ce dernier cas, l'autostimulation n'intéresse
que des circuits génétiquement programmés de l'individuation.
L'autostimulation pourrait alors remplacer la programmation itérative
du SP."(Jouvet 1992)32 et ne provoque pas le mécanisme du
rebond.
Dans des conditions de sécurité, les hallucinations oniriques
seraient plus gratifiantes qu'effrayantes (Snyder 1966).59
Naquet (Da Costa 1980)12 a montré que la tabernanthine, isomère
de l'ibogaïne, produit, chez le chat, un éveil calme et prolongé,
très différent de celui provoqué par les amphétamines,
suivi d'un sommeil lent et profond, sans manifestations du SP, donc, sans
rebond.
Il en est de même pour l'ibogaïne; non seulement chez l'animal,
mais aussi chez l'homme.
Si l'on examine les trois stades du traitement selon Lotsof, on peut
admettre que l'oubli des acquisitions épigénétiques
commence au cours du premier stade des visions freudiennes, préparant
les neurones pour une nouvelle individuation. La reprogrammation itérative
peut débuter au cours du deuxième stade (période
des visions lumineuses) et se poursuivre pendant la période des
questions-réponses. Le troisième stade est caractérisé
par un sommeil lent et profond, de quelques heures, sans phénomène
de rebond du SP.
On peut, dès lors, considérer l'onirophrénie comme
particulièrement gratifiante et capable d'assumer les mêmes
fonctions que le SP dans une nouvelle individuation du cerveau humain:
"Le chef d'orchestre invisible des activités PGO a quitté
le rêve pour un orchestre plus rock et gratifiant: l'onirophrénie!!
Le rapport éveil (environ 36 à 48 h), sommeil lent (2-4
h) se poursuivant quelques mois après le traitement, on peut admettre
que la reprogrammation itérative se prolonge pendant cette période
et durera jusquau retour du SP.
Expériences de mort imminente
Selon les Mitsogho, les initiés ne verront le Bwiti que deux fois
dans leur vie: le jour de leur initiation et le jour de leur mort.
Cela signifie que les visions à l'approche de la mort, qui sont
appelées expériences de la mort imminente (NDE "near
death experiments"), sont les mêmes que les visions normatives.
Nous savons qu'au moment de mourir, quelques individus voient toute leur
vie défiler devant eux. Chez tous ceux qui sont "rescapés
de la mort", une transformation spectaculaire est observée.
Ils ne craignent plus la mort, ils se sentent plus forts, plus optimistes,
plus calmes et contemplent leur vie plus positivement.
Deux Américains, le psychiâtre Raymond Moody42 et le cardiologue
Michaël B. Sabom,52 se sont particulièrement intéressés
aux manifestations oniriques des NDE.
Après une étude statistique de 150 personnes "rescapées
de la mort", M.B. Sabom a établi un tableau de ces manifestations.
Tableau de Sabom
phase autoscopique 1. sentiment subjectif d'être mort
2. paix et bien-être
3. desincarnation
4. Visions d'objets marériels et d'événements
phase transcendantale 5. tunnel et zone sombre
6. Evaluation du passé
7. Lumière
8.Accès à un monde transcendantal. Entrée dans la
la lumière
9. Rencontre d'autres êtres
10. Retour à la vie
La plupart de ces manifestations ont été rencontrées
dans le Bwiti Mitsogho. A partir du troisième stade, une vision
agréable et pacifique, une désincarnation; le néophyte
se sent enveloppé d'un souffle qui le transporte dans un village
inconnu sans commencement ni fin; une vision de deux Etres extraordinaires,
Nzamba-Kana, le premier homme sur la terre, et Disumba, la première
femme. Le village est couvert d'étincelles, une boule brillante
apparaît alors, le soleil, et la lune et les étoiles. Le
soleil se transforme en un magnifique jeune homme, le Maître du
Monde, et la lune, en une belle femme, son épouse, la mère
de ses enfants, les étoiles. Le vent reconduit l'initié
sur la terre où il renaît et est salué avec joie et
fierté par les aînés.
Dans le Bwiti Fang, où l'on observe un syncrétisme entre
le christianisme et la religion des ancêtres, il est difficile,
en raison des nombreuses formes divergentes, de décrire un tout
cohérent correspondant aux visions normatives des Mitsogho.
Interviews de jeunes Français
Cependant, des interviews de jeunes blancs de France qui ont souhaité
expérimenter l'initiation au Bwiti Fang, montrent une série
de visions caractéristiques de leur culture occidentale et généralement
chrétienne et qui pour la plupart s'accordent avec le tableau de
Sabom.
Ainsi, dans le récit d'un jeune homme nommé Christophe,
après quelques visions personnelles de type freudien et quelques
visions influencées par le Bwiti Fang, il y a la description suivante:
un blanc absolu, un bleu incroyablement lumineux, la joie et la perfection
du bleu, un son grave et caverneux, une lumière brillante traversant
le front comme un troisième œil, choses vues dans l'astral,
la vision d'un monde spirituel qui ne peut être vu avec le corps,
un énorme soleil alimenté par nos particules, lumière
dont nous faisons partie, le paradis qui ne peut être atteint qu'à
travers l'esprit, la perception d'une enveloppe l'empêchant de rejoindre
le monde spirituel, etc.
Les visions, à la fois dans le Bwiti Mitsogho et le Bwiti Fang,
semblent être dominées par l'impression de lumières
brilantes que nous trouvons dans le second stade décrit par H.S.
Lotsof dans son premier brevet39 (H.S. Lotsof, U.S. Patent 4, 499,096,
Feb. 12, 1985).
Après un premier stade caractérisé par des visions
de type freudien, le second stade est marqué par une énergie
importante pendant laquelle de la lumière ou de brefs éclairs
lumineux dansent autour du sujet. Pendant cette période, des pensées
continuent qui semblent amplifier la signification des visions observées
pendant la première phase. C'est la période des questions-réponses
décrites par un des sujets traités par la méthode
Lotsof.
Ce qui est important, c'est que la phase lumineuse des questions-réponses
soit suivie d'un sommeil réparateur dont le patient se réveille
en grande forme et avec une nouvelle confiance en soi.
Lotsof note que les deux premiers stades durent ensemble de 24 à
48 heures, voire davantage, suivies par 3 ou 4 heures de sommeil. Ce besoin
réduit en sommeil peut continuer de 1 à 4 mois.
La persistance de cet effet à long terme est en accord avec l'hypothèse
(I.M. Maisonneuve, 1991; S.D. Glick, 1991) d'un métabolite d'une
longue durée de vie.
Certains sujets traités selon Lotsof, gardent pour un temps assez
long l'impression d'être sous l'influence de l'ibogaine.
Une jeune femme hollandaise écrit: "J'ai perdu beaucoup d''intérêt
pour les drogues en général, parce que l'effet de l'ibogaine
va au-delà de leurs effets, même si ce n'est pas nécessairement
d'une manière agréable, " et "Jusqu'à quatre
mois après le traitement, j'ai gardé très intensément,
l'expérience des couleurs et de la lumière.
La conclusion du rapport fait récemment par cette femme de 25
ans, 6 mois après son traitement par l'ibogaïne, montre bien
que cet alcaloïde n'agit pas comme le substitut d'une drogue, type
méthadone, mais par une modification réelle de ce qu'elle
nomme son "addictive ego:"
"Ibogaine was a mental process for me, a sort of spiritual purification
and a truth serum of which I had to experience its results through time.
It's only now, after six months, that I can say I am not addicted anymore.
It takes time to admit that there is no way back. Ibogaïne is not
the solution in itself, although it takes away withdrawal completely.
Ibogaïne helps you to realize that all knowledge is avalaible to
cure yourself through will power. It's up to you if you are ready to give
up your addictive ego.."40
La décision récente du National Institute on Drug Abuse
(NIDA) d'ajouter l'ibogaïne à la liste des drogues dont l'activité
dans le traitement des toxicomanies doit être évaluée,
devrait conduire les autorités compétentes des pays européens
à s'engager dans la même voie. Ceci s'applique à la
France en particulier, où les recherches sur l'iboga et ses alcaloïdes
ont commencé à la fin du dix-neuvième siècle
et ont continué bien au-delà de la seconde moitié
du vingtième siècle.
Si l'on considère l'ensemble des recherches pharmacodynamiques
et cliniques faites sur l'ibogaïne, on constate que cet alcaloïde
est une des clefs du domaine passionnant et actuel des neurosciences,
en regrettant qu'il ait été injustement condamné
comme hallucinogène et souhaitant que soit créé un
organisme pluridisciplinaire regroupant ethnologues, médecins,
psychiatres et psychologues, chimistes, pharmaciens et pharmacologues
et, pourquoi pas, journalistes spécialisés, pour que soit
donné un avis définitif sur les propriétés
thérapeutiques de l'iboga et de l'ibogaïne dont l'utilisation
doit poser d'importants problèmes d'éthique médicale.
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